Rarement dans son histoire récente une Biennale de Venise n’aura été aussi durement frappée par les soubresauts du monde, une tension exacerbée au sein même des pavillons nationaux. Dès avant l’ouverture de la manifestation, nombre d’artistes et de commissaires ont fait pression sur les organisateurs de l’événement pour leur demander d’annuler la présence d’Israël en raison de son intervention militaire à Gaza. Marches silencieuses dans les Giardini et même grève des pavillons nationaux, gardant pour certains portes closes le vendredi 8 mai 2026, ont émaillé les journées professionnelles. La Russie, dont le retour a été bruyamment marqué pendant la semaine d’inauguration, a aussi cristallisé les oppositions et les incompréhensions face à l’autorisation qui lui a été donnée de rouvrir son pavillon, alors que le pays intensifie ses sanglants bombardements en Ukraine. Son exposition, visitée par certains professionnels de l’art, ne recevra finalement pas le grand public pendant les mois d’ouvertures des Giardini, jusqu’au 22 novembre 2026.
Des circulations…
Cette intrusion du politique a donné cette année à Venise une image loin de la carte postale. Quoi que. L’un des pavillons les plus convaincants de cette édition de la Biennale est celui de l’Espagne qui a invité le cartophile Oriol Vilanova. Depuis des années, l’artiste écume les marchés aux puces, notamment à Bruxelles où il vit et travaille, collectant des milliers de cartes postales, des vues de Venise justement, ou de centaines d’autres sites, des paysages montagneux, des petits chats… Couvrant l’ensemble des murs du pavillon – du sol au plafond –, formant un quadrillage impeccable, « Los restos » (Les Restes), cette ode à la culture populaire, à ses clichés, qui correspondent également à un moment de l’histoire – alors que les jeunes générations se détournent de ce format au profit du portable roi et de l’immédiateté du selfie –, n’est pas sans faire écho à l’Atlas Mnémosyne (1921-1929) d’Aby Warburg.
L’artiste espagnol assemble lui aussi des images sans récit, pour leurs correspondances, montrant la circulation de motifs. La carte postale peut être vue ici comme un Bilderfahrzeug, un « véhicule d’images » au sens warburgien, par sa capacité à transporter des formes d’un contexte à un autre. Les circulations sont aussi au centre de la proposition d’Yto Barrada pour le Pavillon français et de son exposition intitulée « Comme Saturne ». L’artiste franco-marocaine fait du textile le lieu d’une diffusion des formes. Les gestes, les techniques et les matières y déplacent l’image au lieu de la fixer. Sa présentation très esthétique n’occulte pas une certaine violence, comme Saturne dévorant ses enfants.
Cette violence est aussi manifeste dans la proposition pour le Pavillon autrichien de Florentina Holzinger intitulé « Seaworld Venice » qui a marqué les esprits et suscité le débat. La chorégraphe et performeuse autrichienne met en scène de nombreuses femmes totalement nues dans une intervention très liquide, à l’exemple de cette femme chevauchant un scooter des mers sur un bassin rempli d’eaux usées, aspergeant au passage le public venu assister à ce ballet aquatique. Dans la cour, une autre femme nue est plongée dans une cuve transparente remplie d’eau et d’urine filtrée, alimentée par deux cabines de toilettes portatives dans lesquelles les visiteurs peuvent se soulager… Cette mise à nu place le corps au premier plan face aux problématiques écologiques et politiques de notre époque, des questions qui sont aussi abordées par d’autres pavillons.
… Au vivre-ensemble
C’est le corps social qui est interrogé par la représentation suisse dans « The Unfinished Business of Living Together », portée par le collectif composé des commissaires Gianmaria Andreetta et Luca Beeler et de l’artiste Nina Wakeford, rejoint par Miriam Laura Leonardi, Lithic Alliance et Yul Tomatala. À partir d’une émission diffusée en 1978 par la télévision suisse alémanique, Telearena, consacrée à l’homosexualité, ils abordent les notions de tolérance et de vivre-ensemble. « L’hétérosexualité, c’est comme le Coca-Cola, c’est politique. Le Coca-Cola, tout le monde sait que c’est dégueulasse, mais tout le monde en boit », peut-on lire sur un panneau jaune qui reprend une formule lancée par des militantes lesbiennes et féministes genevoises dans les années 1980.
Dans le Pavillon danois, Maja Malou Lyse se penche, avec « Things to Come », sur la crise de la reproduction, dans un dispositif convoquant l’esthétique de l’industrie pornographique et la recherche scientifique portant sur la fertilité masculine. Cette étape est déjà franchie dans le Pavillon japonais, avec l’installation Grass Babies, Moon Babies (2026) d’Ei Arakawa-Nash. L’artiste américano-japonais est devenu en 2024 le parent queer de jumeaux. Il invite ici les visiteurs à porter des poupées-bébés – pesant 6 kg tout de même – et à s’en occuper, jusqu’à changer leurs couches sur une table à langer mise à disposition. Son objectif est de sensibiliser à la question du soin à l’autre, mais également à la parentalité et de s’interroger sur ce que l’on transmet aux enfants. Le Pavillon polonais se penche également, avec « Liquid Tongues », sur la transmission, dans des vidéos mettant en scène le Chór w Ruchu, un chœur communautaire réunissant des personnes sourdes et entendantes. Ce travail de Bogna Burska et Daniel Kotowski, qui introduit encore l’eau, en l’occurrence celle d’une piscine dans laquelle le chœur est immergé, se base à la fois sur le langage des signes, mais aussi sur le chant des baleines, ouvrant la voie à des communications interespèces.

Dries Verhoeven, The Fortress, performance avec Jana Jacuka, dans le Pavillon néerlandais de la Biennale de Venise, 2026. Photo Willem Popelier
Mais l’une des œuvres les plus marquantes de cette édition, qui ne propose malheureusement qu’une jauge réduite, est l’installation The Fortress (2026), présentée dans le Pavillon néerlandais par Dries Verhoeven. Lors de chaque session, une ou un performeur vient habiter cette architecture de Gerrit Rietveld par ses mots éructés. Le bâtiment, souvent loué pour son ouverture, se coupe peu à peu du monde à mesure que la lumière vient à décliner, jusqu’à ce que les lieux soient totalement plongés dans l’obscurité. Dans un lent ballet, les performeurs appellent par leurs mots à la protection et à l’estime de soi. Dries Verhoeven entend par cette œuvre bouleversante saisir la détresse et la confusion face à l’état du monde.
Enfin, devant ces situations de nature anxiogène, les conflits et les rejets de l’autre, le Qatar joue quant à lui la carte de l’hospitalité. Rirkrit Tiravanija a imaginé untitled 2026 (a gathering of remarkable people), une structure conçue comme un lieu de rassemblement et d’échange culturel. Parmi les artistes qui l’entourent figurent Sophia Al-Maria et Alia Farid, le chef cuisinier Fadi Kattan et Tarek Atoui, ce dernier proposant des performances musicales en direct. Un lieu dispensant une chaleur humaine dans un monde qui en manque tant.




