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La Biennale de Venise
Analyse

Une biennale en accords mineurs

À Venise, l’Arsenale et les Giardini réunissent une symphonie de récits dans un contexte international troublé.

Anaël Pigeat
11 juin 2026
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Éric Baudelaire, Death Passed My Way and Stuck This Flower in my Mouth, installation audiovisuelle This Flower in my Mouth, 2026, 5 canaux vidéo et 6 canaux audio, Arsenale, Biennale de Venise. Courtesy de l’artiste et de la Biennale di Venezia. Photo Luca Zambelli Bais

Éric Baudelaire, Death Passed My Way and Stuck This Flower in my Mouth, installation audiovisuelle This Flower in my Mouth, 2026, 5 canaux vidéo et 6 canaux audio, Arsenale, Biennale de Venise. Courtesy de l’artiste et de la Biennale di Venezia. Photo Luca Zambelli Bais

Début mai 2026, à quelques jours du vernissage de la 61e édition de la Biennale de Venise, le jury composé de personnalités de l’art démissionnait en raison des participations de la Russie et d’Israël à l’événement. Des pétitions étaient massivement signées par des artistes en soutien à Gaza. Des blocages étaient annoncés à l’entrée des Giardini. Pendant la semaine d’inauguration, les Pussy Riot sont intervenues avec les Femen, des manifestations ont eu lieu aux abords de l’Arsenale et des pavillons sont restés fermés le 8 mai, la veille de l’ouverture au public. Plus que jamais, ce rendez-vous majeur de l’art reflète cette année le théâtre du monde et les questionnements qui le traversent.

À l’Arsenale régnait une atmosphère recueillie dans un accrochage tenu porté par une scénographie aux teintes chaleureuses, alliant aux murs en brique de la Corderie des parois de carton ondulé. Pour l’équipe curatoriale, la gageure était de taille en raison du décès, en mai 2025, de Koyo Kouoh, qui avait été nommée commissaire de la Biennale en décembre 2024. Directrice du Zeitz MOCAA – Museum of Contemporary Art Africa au Cap et fondatrice de l’espace RAW Material Company à Dakar, elle était une figure majeure de la scène artistique internationale. Intitulée « In Minor Keys », l’exposition prend le contrepied du vacarme général en se référant au langage musical, tout en faisant résonner une multitude de voix et de récits. « Koyo voulait que l’on raconte des histoires », remarquait l’artiste Khalil Joreige le jour du vernissage.

Les vastes espaces ne sont pas divisés en chapitres. Des ensembles se dessinent silencieusement, aux thématiques à peine soulignées : notre rapport à la nature, le corps féminin, les rites, la terre et les sous-sols… Ce parti pris est politique en lui-même. Plus que par des propos militants, le discours passe par le territoire de l’intime et par la sensualité des formes et des couleurs.

Des voix silencieuses…

À l’entrée de l’exposition résonnaient les mots d’un poème du Palestinien Refaat Alareer : « If I must die / Let it bring hope / Let it be a tale » (Si je dois mourir / Faites que cela porte espoir / Faites-en un conte). Il faut d’emblée se laisser porter au fil des œuvres, parfois trop nombreuses, pour se concentrer sur les plus marquantes : des voix venues d’horizons et de territoires très divers, toutes très contemporaines – contrairement à plusieurs éditions récentes de la Biennale qui avaient intégré des œuvres modernes, notamment « Il Palazzo Enciclopedico » (2013) de Massimiliano Gioni, « May You Live in Interesting Times » (2019) de Ralph Rugoff et « The Milk of Dreams » de Cecilia Alemani (2022).

Issa Samb, artiste sénégalais disparu en 2017, figure essentielle de la scène dakaroise, ouvre les deux sites d’exposition. Florence Lazar rapporte le resurgissement, après un ouragan, d’une nécropole d’Amérindiens et d’esclaves dont les tombes ont été classifiées comme « mobilier archéologique » par la France. Elle fait état des demandes formulées pour restituer les corps aux familles. La majorité des artistes exposés sont peu connus, ce qui crée une réelle dynamique. Dans une installation envoûtante, Cauleen Smith, élevée dans la communauté africaine-américaine du quartier de Watts, à Los Angeles, invite à la contemplation des contradictions de la ville, entre douceur du paysage et violence des inégalités. Plus loin, un ruban de papier chromogène de Carrie Schneider, long de 1 kilomètre, est suspendu et replié dans une forme serpentine. Il reprend huit secondes du film de Chris Marker, La Jetée (1962), dans lequel le narrateur se souvient de sa propre mort. L’exposition est ponctuée de peintures de Werewere Liking, artiste et auteure littéraire camerounaise installée en Côte d’Ivoire, dont les accents surréalistes disent les cruautés du monde.

Walid Raad, Postscript to the Arabic Edition, 1938-2025, techniques mixtes,
Arsenale, Biennale de Venise. Courtesy de l’artiste et de la Biennale di Venezia. Photo Marco Zorzanello

Autre voix silencieuse, Tuan Andrew Nguyen dresse sur deux écrans le portrait du caïd de Dakar Bouba Chinois et, à travers lui, celui des soldats sénégalais envoyés au Vietnam. Faisant comme à son habitude naître le doute dans notre esprit, Walid Raad expose un mur de palettes de chantier sur lesquelles des visages sont peints : ces palettes auraient servi à transporter des armes à la fin de la guerre du Liban vers la Yougoslavie où s’ouvrait alors un nouveau conflit.

L’exposition se référant au langage musical [fait] résonner une multitude de voix et de récits.

Les artistes français sont particulièrement présents. Dans une installation monumentale, Kader Attia s’interroge sur les liens entre chamanisme et intelligence artificielle (IA) à partir de vidéos que l’on aperçoit entre des cordes tombant du plafond, entourées de miroirs cassés. L’IA serait-elle un démon comme un autre ? Des souterrains de l’inconscient, on passe aux sous-sols, dont Joana Hadjithomas et Khalil Joreige présentent des Time Capsules, vestiges invisibles de la mémoire et de l’histoire du Liban de leurs origines¹. Dans son triptyque vidéo, Éric Baudelaire montre la brutalité de la production industrielle de fleurs, en dialogue avec la pièce de Luigi Pirandello La Fleur à la bouche (1922). Devant cette vanité monumentale, une forme de vie minuscule semble vouloir persister.

… Mais des voix multiples

Aux Giardini, il est question de rêve, de rumeur du monde et de désir. Dès l’extérieur du Pavillon international, Otobong Nkanga accueille les visiteurs par des reliefs accrochés sur les murs, ornés de poèmes et de paysages. Très théâtral, l’espace principal est organisé autour d’une assemblée d’animaux en résine végétale de Celia Vasquez Yui, The Council of the Mother Spirits of the Animals (2020-2023). À travers un rare ensemble de photographies et le Manual of Instructions for « Étant donnés » (1966), Marcel Duchamp entre dans ce paysage par la porte du craft et de la machine-musée. Au loin, dans un double portrait, Koyo Kouoh et Toni Morrison nous observent par-delà le temps. Une spectaculaire installation d’Ebony G. Patterson évoque un jardin caribéen luxuriant, comme un refuge. Une atmosphère presque chamanique émane de plusieurs œuvres, par exemple des peintures très matiéristes de Manuel Mathieu.

Les découvertes sont nombreuses, notamment les broderies sur papier d’Amina Saoudi Aït Khay, les paysages abstraits du Palestinien Mohammed Joha, réalisés avec ses propres vêtements, ou encore les minuscules peintures du quotidien de Mohamed Nahas. Un espace est consacré au Nairobi Contemporary Art Institute (Kenya), créé en 2020 par Michael Armitage, lequel est actuellement exposé au Palazzo Grassi par la Pinault Collection². Plusieurs travaux suscitent la curiosité dans cet ensemble, comme le portrait d’un lézard de Kefa Frederick Sempangi, daté de 1967. La sélection de cette Biennale in minor keys est évidemment généreuse. Les œuvres y sont de façon générale très bien ancrées dans leurs espaces respectifs. Cependant, dans la multiplicité de ces voix, il arrive que le récit se perde.

1. Lire notre entretien dans The Art Newspaper Édition française de mai 2026.

2. « Michael Armitage. The Promise of Change », 29 mars 2026 – 10 janvier 2027, Palazzo Grassi – Pinault Collection, Venise.

--

61e Exposition internationale d’art – La Biennale di Venezia, « In Minor Keys », 9 mai – 22 novembre 2026, Giardini et Arsenale, Sestiere Castello, 30122 Venise, Italie.

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