Battre pavillon à Venise pendant la Biennale ? Cela paraît incontournable pour les pays qui veulent participer à la plus importante exposition d’art contemporain internationale, et faire bonne figure dans ce jeu, géant, de soft power culturel. L’événement offre un tremplin, aussi, pour une centaine d’artistes qui rêvent de décrocher un Lion d’or – un peu comme la Palme d’or à Cannes –, ou au moins des propositions d’expositions.
Exposer dans cette imposante vitrine artistique fréquentée par la crème des commissaires et directeurs d’institution représente cependant un coût. Quelque trente heureux élus bénéficient d’un pavillon en dur aux Giardini, dont les premiers, par ordre d’apparition, furent ceux de la Belgique, en 1907, puis l’Allemagne, la Grande-Bretagne, la Hongrie, la France, les Pays-Bas et les pays nordiques… Depuis 1996, plus aucune construction n’a eu lieu dans ce saint des saints déjà plein, où le Qatar va toutefois réussir à se glisser, dévoilant en 2025 son projet de pavillon dans les Giardini, conçu par Lina Ghotmeh Architecture (avec dUCKS scéno), moyennant un don de 50 millions d’euros accordé à la Ville de Venise.
Quel budget pour la France ?
Comme ceux des autres pays, le Pavillon français reste la propriété de la commune de Venise. Elle en concède l’usage depuis 1912 – date de sa création par l’ingénieur municipal vénitien Faust Finzi – à l’État français pour la réalisation d’expositions d’œuvres d’art et d’architecture dans le cadre des manifestations programmées par la Biennale de Venise. « Un contrat de location [anecdotique de 600 euros] lie la commune de Venise et l’ambassade de France en Italie. Une convention de sous-occupation est établie entre l’ambassade de France en Italie et l’Institut français à Paris », nous précise ce dernier, organisateur du Pavillon. La maintenance et le nettoyage, à la charge du pays, reviennent à 60 000 euros environ, « avec une baisse de cette enveloppe et de celle liée aux fluides en prévision des travaux de restauration ». Le pavillon n’est pas loué entre deux biennales (celle d’art et celle d’architecture, en alternance) pour le rentabiliser… C’est la production de l’exposition qui constitue le plus gros poste.Adossé à l’État, le Pavillon français bénéficie d’un budget de fonds publics à hauteur d’environ 800 000 euros pour chaque biennale – un peu plus (200 000 euros) pour Zineb Sedira, en 2022, eu égard au « contexte de crise sanitaire qui avait causé de multiples reports et des difficultés pour la levée de fonds », et pour Julien Creuzet, en 2024, « compte tenu du souhait de l’artiste d’organiser la conférence de presse à la Martinique », rappelle l’institution. Lors de cette dernière édition, le budget public a ainsi bondi à 1,09 million d’euros, notamment en raison de cette coquetterie hautement symbolique mais coûteuse… Le pavillon très acclamé de Zineb Sedira avait quant à lui reçu une mention spéciale du jury.
En 2024, la facture totale avait grimpé à 2 millions d’euros pour la proposition de Julien Creuzet. « Tous les budgets des pavillons sont différents. Côté financement, la variable s’appuie sur le mécénat, la contribution publique étant plutôt stable », précise Eva Nguyen Binh, la présidente de l’Institut français. En effet, ces expositions de prestige ne peuvent plus se passer de contributions privées. En 2026, pour le pavillon d’Yto Barrada, le budget total se chiffre à près de 1,58 million d’euros ; soit 800 000 euros de crédits publics (à parité entre les ministères des Affaires étrangères et de la Culture), accompagnés de 777 000 euros de financements privés (donateurs individuels, avances sur futures recettes des galeries, fondations). Ces soutiens sont nombreux. Le Pavillon est ainsi conçu « en partenariat » avec la Pace Gallery (New York, Hong Kong, Genève, Tokyo, entre autres) et la Sfeir-Semler Gallery (Beyrouth, Hambourg), lesquelles représentent l’artiste (avec Polaris, à Paris). Outre la Fondation des Artistes, fondation reconnue d’utilité publique créée en 1976 à partir de deux legs consentis à l’État français, et Pillars Fund, les donateurs individuels vont de l’Arison Arts Foundation à La Borie Art Residency, la résidence artistique cofondée par la collectionneuse Alexandra Alquier, en passant par la mécène Mercedes Vilardell, très active au Palais de Tokyo, ou encore le Grec Dimosthenis N. Vardinogiannis que l’on retrouve aussi comme soutien du Pavillon britannique. Nul mécène lié à un fleuron français cette année, comme ce fut le cas en 2019 pour Laure Prouvost, avec Chanel pour soutien unique, via le Chanel Fund for Women in the Arts and Culture. En jeu, « la place et le statut de la France et de la scène française dans l’art contemporain international », souligne Eva Nguyen Binh.
Et pour les autres pays ?
Pour la France, le financement est largement transparent, ce qui n’est pas toujours le cas des participants à la Biennale… Les disparités demeurent importantes, selon la « surface » du pays. Pour l’édition 2024, le site exhibitinvenice.com avait pointé la part réduite du financement public des États-Unis (375 000 dollars, soit 319 357 euros) couplé à une forte mobilisation privée (5,4 millions de dollars, soit 4,6 millions d’euros). L’Italie reste peu ou prou dans le sillage de la France, avec 1,2 million d’euros en 2024, dont 800 000 euros de fonds publics. La même étude avait relevé la participation sans doute la moins onéreuse à la Biennale : 6 000 euros pour la Tanzanie.
Parmi les grands pays, l’Allemagne bénéficiait en 2024 d’une enveloppe de 1,6 million d’euros, mais celle-ci incluait aussi la Biennale d’architecture. L’Espagne nous précise avoir mené en 2025 des travaux de rénovation « complète » de son pavillon à hauteur de 1,2 million d’euros. Une somme principalement réglée par le ministère des Affaires étrangères espagnol, tout comme le coût du pavillon chiffré pour cette édition à « seulement » 400 000 euros. Le Pavillon japonais a dû également réaliser en 2025 des travaux améliorant la signature environnementale du bâtiment, dont les frais ont été payés par l’Ishibashi Foundation. La Japan Foundation, structure indépendante d’origine gouvernementale œuvrant à renforcer les liens culturels du pays avec le reste du monde, et qui a vocation à recevoir des donations privées ou d’entreprises, a en revanche réglé la facture du pavillon pour 2026, montant à 100 millions de yens, soit environ 533 000 euros, nous indique un porte-parole de la Fondation.
Tous ceux, nombreux, ne bénéficiant pas d’un pavillon aux Giardini doivent louer des espaces pour des sommes souvent très importantes. Le pavillon du Liban, qui consacre la carrière de Nabil Nahas, s’appuie quant à lui en totalité sur du mécénat et sur les bonnes volontés en l’absence de soutien des pouvoirs publics libanais, et ce, bien avant le conflit actuel. D’après nos informations, il doit dépenser entre 150 000 et 200 000 euros de frais de location, pour une ardoise globale grimpant à plus de 600 000 euros. Exposer à Venise n’a pas de prix.
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61e Exposition internationale d’art – La Biennale di Venezia, 9 mai-22 novembre 2026, Giardini, Venise, Italie.




