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Critique

La trilogie de Jean-Michel Wilmotte

Passionné d’art minimal, l’architecte conçoit des pièces de mobilier qui marient la pierre, le métal et le verre, dans une quête d’équilibre entre imperfections de la matière et mécanique de précision.

Propos recueillis par Julien Bordier
4 mai 2026
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Jean-Michel Wilmotte à la galerie Dutko, à Paris, en 2026. Photo Edouard Brane

Jean-Michel Wilmotte à la galerie Dutko, à Paris, en 2026. Photo Edouard Brane

Jean-Michel Wilmotte choisit toujours avec précision les pierres qu’il utilise pour ses créations (sièges sociaux, musées, maisons privées…). Pour la rénovation de l’hôtel Lutetia (2014-2018), à Paris, il a fait tailler les baignoires et les lavabos dans du marbre Statuario Altissimo, privilégiant pour le spa le Calacatta Oro. Mais, lors de ses différentes visites dans les carrières transalpines, l’architecte est invariablement fasciné par les blocs mis au rebut, meurtris par les fractures, les traces de barre à mine ou les accidents naturels.

Écouter parler les pierres

Marchant dans les pas de Michel-Ange, Donatello, Fernando Botero ou encore Louise Bourgeois, Jean-Michel Wilmotte s’est ainsi rendu en 2025 avec une idée en tête dans un dépôt de Pietrasanta, le temple de la sculpture, situé entre Pise et les carrières de marbre de Carrare, où s’entassent des pierres en provenance du monde entier. Dans ce lieu qu’il fréquente depuis quarante ans, il a sélectionné des éléments abandonnés, car cassés ou inexploitables, afin de leur donner une nouvelle vie. Pour « Rockstone, by Wilmotte », à la galerie Dutko, à Paris, l’ancien élève de l’école Camondo, a renoué avec la création d’objets et de meubles, imaginant une quinzaine de pièces originales.

Jean-Michel Wilmotte dessine une table. Le plateau en verre est posé minutieusement sur une croix en métal insérée dans le minéral. « Ce bloc était quatre fois plus volumineux, se souvient-il. Cet angle, brut, me plaisait particulièrement. J’ai fait couper les autres faces pour mettre en exergue cette partie en expansion. » Un peu plus loin, il montre un marbre Portoro à la surface abîmée. « À l’état naturel, la pierre est grise. Mais si on la nettoie, elle devient noire avec des veines dorées. » Il a transformé l’élégant déchet en assise. « Dans la carrière, je recherche les imperfections, explique-t-il. Lorsque je repère un bloc, je réalise un petit croquis, très vite, puis mets quelques coups de crayon sur la roche. Je viens accompagné d’un serrurier de Milan auquel je décris ce que j’imagine pour la structure métallique. Il faut ensuite trouver un équilibre. L’assemblage, une mécanique de précision, est verrouillé à l’aide d’une clé triangulaire spécifique. » Marbre de Lasa et travertins gris deviennent des tables, des tabourets, des consoles… Sur les murs de la galerie, Jean-Michel Wilmotte a fait accrocher des peintures abstraites du français Jean-Pierre Pincemin en harmonie avec les tons de la roche. Chaque pièce, évidemment unique, ressemble à une sculpture. La forme en triangle d’une table basse, fabriquée à partir d’un granit du Zimbabwe, évoque par exemple la pièce Direzione de l’artiste italien de l’arte povera Giovanni Anselmo. « Je considère cette activité comme un hobby, dit-il encore. Je fais ça pour me détendre. J’aime ce dialogue entre la brutalité de la pierre, la finesse de l’acier et la transparence du verre. »

Architecte, urbaniste, designer, muséographe, Jean-Michel Wilmotte, 77 ans, fondateur de l’agence homonyme, est connu pour des projets aussi divers que : le stade de Nice ; le siège londonien de Google ; à Paris, le Centre spirituel et culturel orthodoxe russe, le Grand Palais éphémère et le réaménagement des salles impressionnistes du musée d’Orsay ; les scénographies du Museum of Islamic Art, à Doha, du National Museum de Beyrouth, du Rijksmuseum, à Amsterdam… Le jeune Jean-Michel n’était pourtant pas féru de musées : « Mes parents m’emmenaient voir des expositions, mais ça m’ennuyait. À 15 ans, passer trois heures dans les galeries du Prado, c’en était trop… » Il se souvient néanmoins de son premier choc esthétique face à un tableau de l’inventeur de l’abstraction lyrique : « J’ai été marqué par une toile immense et magnifique de Georges Mathieu, où l’on sentait la force du geste. Au même moment, il réalisait l’usine Étoile, à Fontenay-le-Comte [Vendée]. Je trouvais passionnant qu’un artiste puisse aussi dessiner un bâtiment industriel. » Commandé en 1967, par l’entrepreneur Guy Biraud, admirateur du peintre, et inauguré en 1972, ce monument hors normes avec ses sept branches est l’unique création architecturale du médiatique provocateur moustachu, disciple de Salvador Dalí.

Vue de l’exposition «Rockstone, by Wilmotte», galerie Dutko, Paris, 2026.
Courtesy de la galerie Dutko. Photo Edouard Brane

Imaginer les lieux

Pour Jean-Michel Wilmotte, un musée « est un lieu qui s’adresse aussi bien aux enfants qu’aux grands-parents. Il doit être éducatif et faire rêver. Je préfère quand l’architecture ne brouille pas la lecture des œuvres. » Il considère le Rijksmuseum comme sa plus grande réussite muséale et confie apprécier le Louisiana Museum of Modern Art, au nord de Copenhague, le High Museum of Art, à Atlanta, ou encore le Kimbell Art Museum, dessiné par Louis Kahn, à Fort Worth, au Texas. En matière de muséographie, il distingue un changement à partir des années 2000, au moment où les contingences sécuritaires ont été allégées à l’intérieur des établissements, les contrôles étant effectués en amont. « Pour les vitrines, nous avons pu passer de véritables cages de verre à des dispositifs sacralisant les pièces. »

Depuis le perron de la galerie Dutko, on aperçoit de l’autre côté de la Seine l’aile Richelieu du Louvre et la fenêtre par laquelle les cambrioleurs ont fait irruption dans la galerie Apollon le 19 octobre 2025. Jean-Michel Wilmotte connaît bien le prestigieux palais. Il a travaillé au côté d’Ieoh Ming Pei, sur l’architecture d’intérieur et la muséographie de cette aile, en 1993. En 2000, il a réalisé l’aménagement et la muséographie du département des arts premiers au pavillon des Sessions puis le Carrousel du Louvre. Que pense-t-il du projet « Louvre – Nouvelle Renaissance » ? « Proposer d’autres entrées est une bonne idée. Même si personne ne sait que l’on peut accéder désormais par la porte des Lions. » Il regrette toutefois que, lors du concours architectural (pour lequel le jury n’a toujours pas été convoqué), seuls des étrangers aient été retenus en finale : « Je suis très chauvin, il faut laisser le Louvre aux Français. »

Élevé dans un environnement médical, Jean-Michel Wilmotte avait envie d’un métier plus créatif. Il a toujours aimé dessiner. « Toute ma vie, j’ai fait des croquis, narre-t-il. Devant mes collaborateurs, le dessin est la meilleure façon d’expliquer un projet. On prend un calque, un feutre. Mon dessin a un rôle explicatif. Je ne cherche pas à faire du bluff. J’adore utiliser la mine 1,4 ou 2, un peu grasse qui s’écrase. Elle permet très facilement de créer des ombres et tout de suite de faire exister les choses. Sinon, j’ai un feutre bleu sur moi. » Il joint le geste à la parole et sort son outil de travail de la poche de sa veste. Il s’est très tôt tourné vers l’architecture d’intérieur. La possibilité de transformer, de métamorphoser des lieux, de leur donner une nouvelle vie lui plaît, car : « Vous avez une idée, vous pouvez la réaliser tout de suite, alors que lorsque vous dessinez un bâtiment cela prendra des années avant de voir le résultat. » Sa carrière l’a amené à côtoyer de nombreux artistes. Il a notamment réalisé l’extension de l’atelier de son ami Jean-Pierre Raynaud. Il travaille aussi avec le plasticien Adel Abdessemed, « un grand créatif qui manie le crayon d’une façon juste. Il intervient parfois sur mes projets ». Ses dessins ornent par exemple les murs du restaurant de Guy Savoy aménagé par Jean-Michel Wilmotte à la Monnaie de Paris.

« [Un musée] doit être éducatif et faire rêver. Je préfère quand l’architecture ne brouille pas la lecture des œuvres. »

Avec le temps, il est devenu collectionneur. En 1987 commence l’aventure Honoré 91. Avec des amis passionnés d’art (Laurent Fabius, Jérôme Clément, Jean de Kervasdoué, Charles-Henri Filippi…), ils achètent ensemble des œuvres. « Nous avions des goûts très différents. Cela a duré jusqu’en 2015. À la fin, j’ai notamment récupéré deux œuvres de Rudolf Stingel. Quand je l’ai raconté à François Pinault, il m’a dit : “Quelle chance vous avez !” » s’amuse-t-il. L’architecte a une passion pour la peinture minimaliste, « simple et sobre », des monochromes, Sol LeWitt… Depuis 2020, il collectionne la peinture coréenne. « À chaque voyage, j’achète une œuvre. Cela fait partie de mes rituels : Lee Ufan, Lee Bae, Park Seo-Bo… » Au « pays du Matin calme », le Français a conçu la nouvelle antenne du Centre Pompidou, Hanwha, située à Yeouido, principal quartier financier de Séoul. Inauguré le 19 mai 2026, le bâtiment ouvrira ses portes au public le 4 juin. Son dernier achat est européen : un tableau du peintre italien Salvatore Fiume, lequel travaillait avec l’architecte Gio Ponti. Comme architecte d’intérieur, il a essayé lui aussi de faire passer quelques œuvres d’artistes à ses commanditaires. « Quand, il y a trente-cinq ans, je proposais un Claude Viallat, tout le monde me demandait de qui je parlais. Je ramenais un bout de tissu, et ils ne comprenaient pas. » C’est ce qui s’appelle « rester de marbre ».

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« Rockstone, by Wilmotte », 19 mars – 31 mai 2026, Dutko, 17, quai Voltaire, 75007 Paris.

Hors pisteGalerie DutkoJean-Michel WilmotteArt minimalArchitectureParis
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