Certains jours, lorsqu’il avait un coup de blues, Jérôme Clément se rendait au musée de l’Orangerie, à Paris, pour se plonger dans Les Nymphéas de Claude Monet. « Comme la musique, certaines peintures m’apaisent, confie celui qui a été président du conseil scientifique du Festival Normandie impressionniste en 2010. Je me perdais dans cet univers aquatique. Ses couleurs, ses reflets me faisaient beaucoup de bien. J’y vais moins aujourd’hui, il y a trop de monde. »
Face aux queues interminables, le fondateur et ancien président de la chaîne Franco-allemande Arte (de 1991 à 2011) a pourtant la chance de bénéficier d’un coupe-file. Installé sur la banquette d’une brasserie du quartier Montparnasse, dans le 14e arrondissement de Paris, il tire de son portefeuille son sésame : sa carte d’ancien membre du personnel du ministère de la Culture. À la sortie de l’École nationale d’administration (ENA), promotion Charles-de-Gaulle, Jérôme Clément a en effet pris la direction de la Rue de Valois. « Je suis entré à l’ENA en 1970, se souvient l’intéressé. Notre génération était très imprégnée du mouvement de Mai-68. À l’époque, je représentais les élèves au sein du syndicat CFDT. Nous voulions à la fois servir l’État, c’est-à-dire l’intérêt général, et le transformer, casser les conservatismes. J’ai refusé les grands corps auxquels mon classement me donnait droit et j’ai opté pour la Culture. Je n’ai pas regretté. »
LA CULTURE POUR BOUSSOLE
En 1974, Jérôme Clément commence sa carrière comme chargé de mission auprès du directeur de l’architecture, puis intègre la Direction du patrimoine. « J’adore l’architecture, confie-t-il. Le métier d’architecte m’aurait plu. » Après une année en Égypte au poste de conseiller culturel et scientifique à l’ambassade de France, le militant au Parti socialiste rejoint, en mai 1981, le cabinet du Premier ministre Pierre Mauroy, comme conseiller chargé de la culture, des relations culturelles internationales et de la communication. À Matignon, il suit de près les grands travaux parisiens du président François Mitterrand : la Grande Arche de La Défense, la pyramide du Louvre… Quelle est son analyse des nombreux déboires que connaît le musée ? « Il y a sans doute eu des fautes, mais le problème est le gigantisme, plaide-t-il. Il est impossible de gérer un lieu aussi vaste, qui attire 9 millions de personnes, sans que cela engendre des incidents. Cette course en avant est un des effets de la mondialisation. »
Il parle d’expérience : « J’ai été administrateur du musée d’Orsay [à Paris] pendant quinze ans. Bien que ce ne soit pas la même échelle, j’ai vu les difficultés qu’entraîne la surfréquentation sur l’usure d’un bâtiment. Réaliser une nouvelle entrée est une bonne chose, la pyramide est un goulet d’étranglement, mais consacrer une salle spéciale pour La Joconde est aberrant. On doit découvrir une œuvre dans son contexte historique et artistique. On peut aussi reprocher à certains directeurs d’avoir privilégié le spectaculaire. Lorsque j’étais président du Théâtre du Châtelet [à Paris,
de 2010 à 2015], il a fallu refaire les circuits électriques pour éviter les risques d’incendie. Certes, c’est moins attrayant que d’imaginer une nouvelle façade…»
L’éclectique Jérôme Clément, âgé de 80 ans, a une carrière impressionnante. Il a présidé la Fondation Alliance française, la Fondation pour la photographie, la maison de ventes aux enchères Piasa, créé l’école de cinéma La Fémis, dirigé le Centre national de la cinématographie… Aujourd’hui, il chapeaute la Fondation La Ruche-Seydoux (la cité d’artistes du 15e arrondissement de Paris), le Domaine de Chaumont-sur-Loire (Loir-et-Cher) et le Festival de cinéma Premiers Plans d’Angers (Maine-et-Loire).
Ce parcours professionnel accompagne et alimente souvent ses passions. La culture sert en effet toujours de boussole à ce fils de pharmaciens élevé dans le 11e arrondissement de Paris. « Ma mère n’était pas très fortunée, mais elle s’intéressait à l’art, raconte-t-il. Elle achetait des œuvres dans des galeries, à Drouot… À la maison, il y avait un joli tableau d’Othon Friesz qui m’a beaucoup marqué quand j’étais enfant : des baigneuses. Il me plaisait peut-être parce qu’il représentait des femmes nues, mais c’était tout de même une charmante toile. » Puis de reprendre : « Il y avait aussi une peinture du Russe Lev Korovine que mon grand-père avait sans doute acquise à Montparnasse dans les années 1930. J’étais familier avec le fait de faire attention à ce que l’on accroche aux murs. Ma mère m’emmenait dans les expositions, les musées. Cela a beaucoup compté pour moi. »
Pour les Clément, il est hors de question de voyager en Allemagne (en 2005, dans son roman autobiographique Plus tard, tu comprendras publié par Grasset, il évoque le silence dans lequel l’a tenu sa mère sur ses origines juives et la déportation de ses parents maternels à Auschwitz) ni dans l’Espagne de Francisco Franco. Ils partent donc en Italie, où Jérôme Clément situe son premier coup de foudre : « Je devais avoir 12 ou 13 ans. Alors que nous visitions la galerie des Offices, à Florence, je suis tombé amoureux d’une Vierge à l’enfant de Sandro Botticelli. Elle m’a bouleversé. Ce fut mon premier choc esthétique. À la sortie du musée, j’ai fait des pieds et des mains pour que mes parents m’achètent la reproduction sur un panneau de bois. »
De son père, Jérôme Clément a hérité le goût du dessin. Il crayonne de temps en temps : « Je fais un peu d’aquarelle, des paysages. Quand on peint, le temps s’étire. On voit le monde et les objets différemment. Prenez les pommes de Paul Cezanne, c’est magnifique. Regarder vous oblige à décomposer la matière pour essayer de la reproduire; ce n’est pas facile, on peut s’y perdre. »
UNE VIE EN COULEURS
Sur son smartphone, Jérôme Clément fait défiler les photographies des œuvres qui ont retenu son attention au cours de sa visite de l’exposition « Dessins sans limite*1 » au Grand Palais, à Paris : Jean-Michel Alberola, Paul Klee, André Derain… Il est déçu de ne pas avoir aperçu sur les cimaises les créations de son ami Ernest Pignon-Ernest, dont il a acquis récemment un dessin, le portrait de Samia Yusuf Omar, athlète somalienne disparue en Méditerranée en 2012, alors qu’elle tentait de fuir son pays. « J’étais ami avec Henri Cueco dont je possède quelques travaux. J’aime aller dans les ateliers, être au contact des artistes que j’apprécie », explique-t-il. Pendant quelques années, en effet, il a acheté des œuvres avec un groupe d’amis. Sous le nom d’Honoré 91, ce club de collectionneurs fondé par l’économiste de la santé Jean de Kervasdoué comptait parmi ses membres l’homme politique Laurent Fabius, l’architecte Jean-Michel Wilmotte, l’ancien patron de l’équipementier automobile Valeo Noël Goutard ou encore Philippe Lagayette, alors patron de la banque d’affaires Morgan Stanley… Le groupe se cotisait pour acheter en commun des pièces d’art contemporain. « Nous étions une vingtaine, précise Jérôme Clément. À la fin, nous nous sommes réparti les œuvres. » De cette façon, il a obtenu une toile de Djamel Tatah, à laquelle tient beaucoup ce fidèle du peintre franco-algérien. Le tableau représente la figure double d’une femme se regardant dans un miroir sur un fond rouge : « Il est chez moi. Je ne m’en lasse pas, j’aime son mystère. »
Depuis l’épiphanie florentine devant Sandro Botticelli, ses goûts se sont tournés vers la peinture contemporaine. Ce qui fait la fierté de ses vingt années passés à la tête d’Arte ? « La série d’émissions “Palettes”, réalisée par Alain Jaubert, répond ce passionné. Nous avons produit cinquante-deux numéros. Elle abordait la peinture de façon didactique, expliquant la construction d’un tableau, sa place dans son époque, sa sociologie… Elle a permis aux téléspectateurs de s’initier à Jean-Honoré Fragonard, Georges de La Tour, Paul Véronèse, Antoine Watteau, Titien, Henri Matisse, Katsushika Hokusai et tant d’autres… » Aussi, Jérôme Clément tourne actuellement pour son ancienne chaîne un documentaire sur le Chinois Zao Wou-Ki en collaboration avec la veuve du peintre, Françoise Marquet.
Si vous passez par le village du Thoureil, le long de la Loire, entre Angers et Saumur, allez visiter l’église. C’est ici que Jérôme Clément a été baptisé et s’est marié. Il y a toujours trouvé la lumière un peu grise. Conseiller municipal de la bourgade, il a permis l’installation de vitraux contemporains en 2019. Il avait d’abord pensé à ses amis Ernest Pignon-Ernest ou Gérard Garouste. Le hasard lui a fait rencontrer l’homme de lettres marocain Tahar Ben Jelloun. « J’ai découvert qu’il peignait, aussi lui ai-je proposé le projet, qu’il a accepté. » Et voilà comment un artiste de culture musulmane a répondu à une idée lancée par le fils d’un père catholique et d’une mère juive. « Le résultat est très coloré, assez méditerranéen et fort peu angevin », s’amuse-t-il. Mais selon lui, c’est la culture qui aurait besoin de retrouver des couleurs : « Elle n’a pas la place qu’elle mérite dans les débats. Nous traversons davantage une crise de la politique culturelle qu’une crise de la culture. L’appétit du public et la création, eux, ne diminuent pas. » Dix ans après la parution de son essai L’Urgence culturelle (Grasset,2016), il prépare un livre dans la collection « Carton rouge ! » lancée en 2024 par les Éditions du Croquant, une structure éditoriale engagée, sous le titre Culture alerte rouge.
*1 « Dessins sans limite. Chefs-d’œuvre de la collection du Centre Pompidou », 16 décembre 2025-15 mars 2026, Grand Palais, 17, avenue du Général-
Eisenhower, 75008 Paris.



