Comme le sable qui le compose et l’infini auquel il appartient, le désert est insaisissable. Désignant un milieu naturel autant qu’un espace symbolique, renvoyant à une expérience physique aussi bien que métaphysique, il est à la fois désolation et beauté. Dans chacun de ses aspects, entre températures extrêmes et aridité des paysages, épreuve de la solitude et de la transcendance, métaphore du vide et de l’infini, un trait commun néanmoins insiste, c’est l’expérience de l’intensité. Radicalisant les conditions ordinaires de l’existence, le désert est l’expérience même. Au plus près de l’origine d’un mot qui nous vient du latin ex-perire, il symbolise la traversée périlleuse et l’aventure du dehors. Hanté par les fantômes de Moïse et de Mad Max, de Lawrence d’Arabie et du Crabe aux pinces d’or, il porte avec lui la possibilité de la disparition sans trace et de l’apparition incertaine, entre mirage et miracle, utopie d’une genèse et dystopie de la fin des temps. Lieu où tout commence et tout finit, il semble soustrait à l’espace et au temps. « Le désert, ce n’est encore ni le temps ni l’espace, mais un espace sans lieu et un temps sans engendrement », écrit Maurice Blanchot dans Le Livre à venir (Gallimard, 1959).
C’est pourquoi il est aussi le domaine par excellence de la parole prophétique, qui fait signe vers un temps à venir, mais dont l’avènement a toujours déjà eu lieu, selon la temporalité paradoxale du futur antérieur : non pas « il y aura » ni « il y a eu », mais « il y aura eu ».
LE SOFT POWER À L’ŒUVRE
D’un point de vue historique, on peut dater de l’expédition de Napoléon Bonaparte en Égypte, entre 1798 et 1801, la découverte du désert par les peintres occidentaux. Thème majeur du mouvement orientaliste, il imprime également sa marque sur la naissance de l’art moderne, lorsqu’il provoque chez Paul Klee la révélation de la couleur, pendant son voyage en Tunisie, en 1914. « La couleur me possède, écrit-il dans son Journal (1898-1918). Je n’ai plus besoin de la rechercher. Voici ce que signifie ce moment heureux : moi et la couleur nous ne formons plus qu’un. Je suis peintre. » Possédée par le désert, telle est aussi, plus près de nous, Etel Adnan, laquelle traduit la lumière et la chaleur de ces paysages à travers une palette de tons ocre, rouges et jaunes. Aussi est-ce fort logiquement que ces deux artistes se voient aujourd’hui réunis, aux côtés d’autres créateurs modernes et contemporains, européens, moyen-orientaux et saoudiens, dans l’exposition « Arduna » (notre terre), coorganisée par le Centre Pompidou et le futur AlUla Contemporary Art Museum*1.
Associant un patrimoine fabuleux – la nécropole nabatéenne de Hégra, premier site saoudien classé au patrimoine mondial de l’Unesco –, des paysages naturels époustouflants et la création contemporaine, AlUla est un des projets phares du plan Saudi Vision 2030 de modernisation du royaume wahhabite. Depuis son lancement à la fin des années 2010, avec le concours de la France, des équipements iconiques y voient le jour ou y sont programmés, tandis que des événements artistiques et culturels y sont régulièrement orchestrés, à l’attention d’un public prescripteur qui génère en retour un flux d’images et d’articles dans les médias et sur les réseaux sociaux occidentaux. Maraya, plus grand bâtiment miroir au monde, Desert X, biennale internationale de land art importée de Palm Springs, en Californie (États-Unis), ou la Villa Hegra, qui vient d’être invitée à rejoindre le réseau des résidences artistiques françaises à l’étranger, sont les outils d’une stratégie culturelle et événementielle au sein de laquelle le désert joue un rôle central. Plus qu’un simple décor, il est l’emblème de ce qui se trame à AlUla : la rencontre des temps géologique, mythique, historique et instantané; la réappropriation du récit prophétique dans une vision politique ; la genèse silencieuse d’un nouveau monde, qui s’étend à perte de vue sur nos écrans de smartphone.
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*1 « Arduna », 1er février - 15 avril 2026, pavillon de Daimumah, AlUla 43523, Arabie saoudite.
