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Jack Lang : « Ne pas baisser les exigences intellectuelles »

Aujourd’hui président de l’Institut du monde arabe, l’ancien ministre revient sur son engagement pour la culture depuis plus de quarante ans.

Très tôt, vous avez mené de front deux orientations : des études de droit et de sciences politiques, et des études d’art dramatique. Qu’est-ce qui a fait entrer l’art dans votre vie ?

C’est venu spontanément, j’avais 7 ou 8 ans, j’aimais surtout le théâtre et le cinéma. À l’âge de 11 ans, j’étais interne au collège de Lunéville, on nous projetait des films de temps en temps, qui apportaient un peu de lumière dans un univers plutôt gris. La Belle et la Bête de Cocteau m’avait particulièrement ému. J’ai voulu transcrire le film au théâtre, et j’ai écrit un scénario maladroit que nous avons interprété avec quelques copains pour des amis de la famille.

Fréquentiez-vous beaucoup les musées ?

Je viens de Nancy, où le Palais des ducs de Lorraine abrite un musée qui comporte des merveilles, notamment des gravures remarquables de Jacques Callot, certaines liées à la commedia dell’arte et au théâtre, ainsi que deux peintures de Georges de La Tour, justement originaire de Lunéville. Alors que, par la suite, j’ai lancé la rénovation de beaucoup de musées, j’ai aussi la nostalgie des musées vieillots et un peu sombres, comme celui du Caire – je m’inquiète d’ailleurs un peu du nouveau musée en préparation au pied des pyramides.

L’entrée en politique

Vous avez été conseiller de Paris, député, ministre à plusieurs reprises, porte-parole du gouvernement, maire de Blois, conseiller général… Y a-t-il un événement qui a déterminé votre entrée en politique ?

Oui, et c’est d’ailleurs ce que raconte l’exposition « Foot et monde arabe » qui vient d’ouvrir à l’Institut du monde arabe : c’est la guerre d’Algérie et, de manière générale, les luttes de libération nationale en Algérie, au Maroc, en Tunisie et en Indochine. Je suis né à la conscience civique devant l’écrasement des peuples et les violations des libertés commises par les gouvernements français, à la fois dans ces pays et en France à l’égard des militants anti-colonialistes et de la presse indépendante. C’était en 1954-1955, j’ai participé à des manifestations et à des réunions… À l’Assemblée nationale, il y avait deux personnages qui me fascinaient et me donnaient un espoir : Pierre Mendès France et François Mitterrand, que j’ai par la suite eu la chance de rencontrer l’un et l’autre.

« J’ai tenté d’envisager la culture au sens le plus large. Mais il faut veiller à ne pas baisser les exigences intellectuelles sous prétexte de prendre en considération l’ensemble de l’imaginaire collectif. »

Comment les avez-vous rencontrés ?

Pierre Mendès France répondait à toutes les lettres. Lycéen puis étudiant, je lui écrivais régulièrement, il me répondait. Un rapport de sympathie est né. Puis je l’ai invité à Nancy, à une réunion publique. Plus tard, j’ai participé avec lui et beaucoup d’autres, dont un mouvement qui s’appelait « La paix maintenant », à une réunion à Tel Aviv sur la paix. J’ai beaucoup aimé Mendès France pour ses qualités morales et intellectuelles, son intelligence, qui faisaient de lui un homme exceptionnel. C’est très dommage qu’il n’ait pu accéder à la présidence de la République. Quant à François Mitterrand, c’est par la culture que je l’ai connu. Quand, en 1974, j’ai été écarté de la direction du Palais de Chaillot par le gouvernement de Valéry Giscard d’Estaing, il y a eu des comités de sympathie. François Mitterrand m’a apporté son soutien. Ensuite, je l’ai invité au festival de théâtre d’avant-garde que j’avais créé à Nancy. Il est venu à deux reprises et, à chaque fois, il a été touché par cet art théâtral nouveau pour lui. Puis la chance ou le hasard ont fait que je me suis retrouvé candidat au Conseil de Paris en 1977 sur une liste dont la tête était son meilleur ami, Georges Dayan.

On connaît l’immense culture de François Mitterrand, son goût pour la littérature. S’intéressait-il aussi aux arts visuels ?

Naturellement, oui. Il était notamment passionné d’architecture ancienne et contemporaine. Bien avant 1981, nous avions des conversations sur l’architecture, et notamment sur Ieoh Ming Pei, que nous avions rencontré l’un et l’autre à Washington en découvrant son œuvre à la National Gallery. Plus tard, nous nous sommes dit qu’il fallait trouver une idée pour l’introduire dans nos projets.

En peinture, Mitterrand avait des goûts plutôt classiques, même si sa première sortie publique en tant que président de la République fut de se rendre au Centre Pompidou, où il était bien sûr déjà allé à titre privé, pour le visiter de fond en comble. Il aimait beaucoup l’architecture du Centre. La plupart des socialistes parisiens étaient très réservés, mais j’étais pour, et Mitterrand aussi. En matière de sculpture, c’est lui qui m’a donné l’idée de relancer la commande publique, grâce à une politique ambitieuse. Il pensait surtout à la sculpture au sens traditionnel; nous avions d’ailleurs envisagé de passer des commandes à des artistes pour peupler les niches vides du Louvre – mais cela ne s’est jamais réalisé. J’étais davantage tourné vers la modernité, un élan qui m’a porté vers des artistes plus contemporains, comme Daniel Buren pour les colonnes du Palais-Royal. J’avais aussi fait appel à Jean Ipoustéguy pour le monument à Arthur Rimbaud devant la bibliothèque de l’Arsenal [récemment déplacée au musée de la Sculpture en plein air, port Saint-Bernard]. Nous avons également commandé à Arman les « horloges » [L’Heure de tous] qui sont devant la gare Saint-Lazare, et Hommage à la Révolution française, une accumulation de deux cents drapeaux en marbre blanc aujourd’hui encore dans le vestibule d’honneur du palais de l’Élysée. Il est réjouissant que, pour l’heure, aucun président n’ait songé à faire disparaître cette œuvre !

On vous a souvent comparé à André Malraux, mais en général pour vous opposer. Comment considériez-vous son action de ministre de la Culture quand vous étiez jeune homme ? Et comment définissez-vous aujourd’hui votre positionnement à la suite du sien ?

C’est évidemment une autre génération; il était un immense écrivain, je ne suis pas un créateur; il est un personnage historique. Malraux a eu cette vertu de donner naissance au ministère de la Culture. Il en est le père fondateur, ce qui en soi est une œuvre importante. C’était auparavant une administration qui dépendait comme un parent pauvre du ministère de l’Éducation nationale. Malraux a accompli d’excellentes choses pour la préservation du patrimoine, a donné naissance aux maisons de la culture, a contribué à la sauvegarde de quartiers anciens qui auraient pu être détruits, mais il était peu ouvert à l’art contemporain. Il était tourné vers l’histoire et les personnages consacrés, ce dont témoignent ses commandes à André Masson, à Marc Chagall.

Une politique pour la culture

De la musique aux jardins, du cinéma à l’architecture, de la sauvegarde du patrimoine à celui de l’audiovisuel, jusqu’où va votre définition de la culture ?

Le mot culture a deux acceptions. Il désigne l’expression créative, artistique et même scientifique, mais aussi l’état d’une civilisation, ses mœurs, ses croyances, son idéologie, sa philosophie. Il est important qu’un ministère de la Culture n’ignore ni l’une ni l’autre. J’ai tenté d’envisager la culture au sens le plus large. Mais il faut veiller à ne pas baisser les exigences intellectuelles sous prétexte de prendre en considération l’ensemble de l’imaginaire collectif. En même temps, il faut décrire et comprendre cet imaginaire. Si j’étais en fonction aujourd’hui, j’essaierais de mieux comprendre encore la société et notamment la jeunesse, ses rapports à l’écriture, à la littérature, à l’image… Si on veut faire progresser les choses, on doit non pas s’adapter mais connaître les réalités. Il faut trouver les chemins du cœur, de l’imagination et de l’intelligence des générations nouvelles.

Jack Lang D.R.

Pour mener toutes ces actions, vous avez bénéficié du soutien exceptionnel de François Mitterrand. Cet engagement vous semble-t-il avoir fait défaut à vos successeurs ?

Chaque pays a sa propre histoire. En France, l’intervention de l’État est déterminante dans beaucoup de domaines, pas seulement celui de la culture. Nous sommes actuellement dans un régime qui n’a guère mes faveurs car il est ultraprésidentiel, sans véritable contre-pouvoir. Cependant, même si je suis très critique à l’égard des institutions, que j’aimerais voir réformées, mes projets ont bénéficié de ce système dans lequel le président de la République détient tous les pouvoirs. François Mitterrand était décidé à considérer la culture comme une priorité absolue.Tel était aussi mon sentiment. Ce n’était pas écrit à l’avance, mais le duo que nous avons formé a permis d’accomplir mille et une actions. Cela a été une chance extraordinaire. Cela faisait aussi partie de la philosophie qui était la nôtre, celle du socialisme de l’époque : la culture, l’éducation, la recherche scientifique devaient être au cœur de la société, ce n’étaient pas des mots. Et les mesures ont suivi, en harmonie avec cette volonté.

« Mieux vaut parfois un fait du prince assumé et signé qu’une décision d’un collège plus ou moins irresponsable qui suit aveuglément les lois du marché. »

Vous aviez aussi l’idée de placer les artistes au cœur de votre démarche. Quelles ont été les rencontres qui vous ont le plus marqué ?

Des rencontres, il y en a eu tellement…

Vous avez, par exemple, passé une commande à Pierre Alechinsky pour un salon du ministère de la Culture. Aviez-vous le temps de fréquenter les ateliers ?

Bien sûr, je suis allé dans l’atelier d’Alechinsky, dont j’aimais beaucoup le travail, ainsi que tout le mouvement CoBrA. D’ailleurs, j’ai confié à Pol Buri la réalisation des fontaines du Palais-Royal. On peut dire que c’est le fait du prince, mais je l’assume. Mieux vaut parfois un fait du prince assumé et signé qu’une décision d’un collège plus ou moins irresponsable qui suit aveuglément les lois du marché.

Avez-vous eu le goût de collectionner personnellement ?

Non, j’ai quelques œuvres chez moi, mais je n’ai jamais collectionné. Par bonheur, tout le monde n’est pas comme moi, car les musées s’enrichissent aussi de dons des collectionneurs privés!

Photographie et arts plastiques

Avec la création du Centre national de la photographie, vous avez aussi contribué à installer la photographie dans le monde de l’art.

La photographie a connu des moments brillants, mais quand je suis arrivé au ministère de la Culture, elle laissait les pouvoirs publics indifférents. Grâce à un ami, nous avons même découvert des négatifs de Nadar à l’abandon dans les sous-sols du ministère ! La photographie existait surtout dans la conscience collective, dans l’histoire et dans la mémoire… Il n’y avait qu’une seule galerie de photographie en France, celle d’Agathe Gaillard. C’était facile d’agir quand il existait si peu de choses.

Et à quelle nécessité répondait la création du Centre national des arts plastiques ?

Claude Mollard a imaginé cette structure pour relancer une politique nationale des arts plastiques. Il a aussi voulu assurer la démultiplication de cette politique dans l’ensemble du pays avec la création des Fonds régionaux d’art contemporain [Frac]. Cela a été une petite révolution.

Pour vous qui êtes aussi un homme de terrain, cet ancrage des arts plastiques dans les régions par les Frac était essentiel.

C’était vital. Même si j’ai passé beaucoup de temps à Paris, je viens de la province. On parle souvent des grandes réalisations conçues à Paris, mais ce qui s’est passé en province est encore beaucoup plus important. Naguère, on parlait de désert culturel français. Aujourd’hui, avec les bibliothèques, les centres d’art contemporain, les cinémas, l’enseignement, il n’y a pas une petite ville qui soit à l’écart du mouvement culturel.

Mécénat

Dans un pays l’argent privé est traditionnellement peu associé à l’argent public, vous avez largement contribué au développement du mécénat. C’est peut-être un pan un peu moins connu de votre action. Avez-vous beaucoup lutter pour imposer vos vues à ce sujet ?

Quand j’ai créé le Festival mondial du théâtre à Nancy, nous recevions des crédits publics modestes, il nous fallait absolument trouver des financements supplémentaires. Le mécénat, je l’ai vécu en actes. Ma femme allait frapper à la porte des entreprises en Lorraine pour boucler nos budgets. Quand je suis devenu ministre de la Culture, j’ai obtenu des moyens publics sans précédent : le doublement du budget de la Culture la première année, et une ascension progressive vers le 1% pendant les années ultérieures. Je souhaitais aussi que la culture bénéficie du soutien des Villes, des Départements, des Régions. Puis je me suis dit qu’il n’y avait pas de raison que les entreprises et les particuliers ne participent pas. J’aurais eu beaucoup à lutter si l’État n’avait pas donné l’exemple mais, dès lors que l’État devenait un grand mécène, je n’ai eu aucune difficulté à me tourner vers les entreprises ou les particuliers, non pas en mendiant mais en partenaire. Jacques Rigaud, que j’aimais beaucoup et qui a été directeur de cabinet de Jacques Duhamel [ministre des Affaires culturelles de 1971 à 1973], avait cette formule : « Le mécénat ne doit pas servir à assurer les fins de mois d’un État défaillant. » J’ai donc réussi à obtenir quelques mesures fiscales, puis un discours encourageant pour les entreprises. En 1988, j’ai fait voter une loi sur les fondations d’entreprise. Mais je ne serais peut-être pas allé aussi loin que la loi Aillagon…

Pourquoi ?

Parce que c’est trop… On devrait en particulier y introduire un aménagement pour n’accorder cette importante possibilité de déduction que si l’institution encourage vraiment la jeune création. Or, aujourd’hui, il n’y a pas de critère.

Education artistique et recherche

Dans le domaine de l’éducation artistique et de la recherche, votre action a encore connu des développements relativement récents, par exemple l’installation de l’Institut national de l’histoire de l’art (INHA) comme une véritable institution.

Cela a été une longue marche. J’étais conscient, dès avant 1981, que les pouvoirs publics devaient agir en faveur de l’histoire de l’art, qui était paradoxalement maltraitée dans un pays ayant la chance d’hériter de près de 40 000 monuments historiques et de musées exceptionnels… Dès mon arrivée, j’ai demandé à Pierre Mauroy de confier une mission à [l’historien d’art] André Chastel – il avait un caractère très volcanique mais je l’aimais beaucoup. Il m’a dit : « Vous n’y arriverez jamais, tout le monde va s’y opposer, mais la première mesure que vous devriez arracher, c’est le regroupement de toutes les collections de manuscrits qui se trouvent dans les universités, à commencer par le fonds Doucet .» Je lui ai répondu : « Je m’acharnerai à vous donner tort ! » Cela a pris des années, mais toutes ces collections sont aujourd’hui sur le site Richelieu [de la Bibliothèque nationale de France]. La construction de la Grande Bibliothèque a été déterminante. J’ai proposé à François Mitterrand de faire la bibliothèque des livres dans le 13e arrondissement et celle des arts de l’autre côté de la Seine. Cela s’est poursuivi avec la restauration de la salle Labrouste. J’ai lancé le projet en 1982, et signé le décret de création de l’INHA en 2001 avec Catherine Tasca. Cela a été possible parce que j’ai eu la chance de revenir au gouvernement et que j’avais en tête le message d’André Chastel.

Vous revenez tout juste de l’inauguration du Musée national du Qatar. Quels enjeux soulève selon vous, pour les musées français, l’ouverture d’institutions comme celle-ci ou le Louvre Abu Dhabi ?

J’ai soutenu le Louvre Abu Dhabi dès l’origine, car je pensais que c’était une bonne chose pour les Émirats arabes unis, pour le Louvre et pour le rayonnement de la France. Le Musée national construit par Jean Nouvel à Doha est une pure merveille. Mieux vaut que ces pays dépensent leur argent ainsi plu-tôt qu’à bétonner, comme certains pays européens l’ont fait à certaines époques.

Quelques dates clés

Diplômé de l’Institut d’études politiques de Paris, docteur en droit et agrégé de droit public et de sciences politiques, Jack lang a été professeur à la faculté de droit de Nancy, à l’université Paris 10-Nanterre et au conservatoire national des arts et métiers. Il est l’auteur de nombreux ouvrages.

1963 création du Festival international de théâtre universitaire de Nancy

1972 Direction du Théâtre national de Chaillot

1981-1986 Ministre de la culture sous la présidence de François Mitterrand

1988-1993 Ministre de la culture, puis ministre de l’Éducation de 1992 à 1993

1989-2000 Maire de Blois

2000-2002 Ministre de l’Éducation nationale

2013- président de l’Institut du monde arabe