Votre intérêt pour l’art n’est pas récent. Vous avez vous-même fréquenté les Beaux-Arts de Paris…
J’ai d’abord fait Sciences Po, en relations internationales, mais l’art était ma passion. Je suis entrée aux Beaux-Arts en tant qu’élève invitée dans l’atelier d’Abraham Pincas, en techniques de la peinture. Par la suite, j’ai eu, pendant vingt ans, une pratique artistique – des peintures, des performances avec le corps, autour du thème du désir, de l’amour. Mon propre parcours créatif m’a permis de beaucoup mieux comprendre les artistes et leurs techniques, et de communiquer avec eux.
Vous avez aussi été très active aux États-Unis…
À partir de 2010, j’ai passé mon temps entre Montréal, au Québec, Miami et New York. J’ai ouvert en 2012 une résidence artistique dans le quartier de Wynwood à Miami. De fil en aiguille, les créateurs du centre d’art Arsenal art contemporain de Montréal m’ont demandé de gérer le lancement de leur nouvel espace à New York en 2016, ouvert l’année suivante. Directrice générale, j’avais la charge de la stratégie dans les secteurs de l’éditorial, la programmation, la recherche de partenaires avec des musées, parfois des galeries… Marc-Olivier Wahler, alors à la tête du MSU Broad Museum de la Michigan State University, y a présenté le travail de Robin Meier. Jean-Michel Othoniel a été commissaire d’une exposition de l’artiste canadien Kim Dorland. Martha Kirszenbaum a aussi curaté une exposition. Mon objectif était d’en faire une sorte d’avant-poste de la scène française, associée à des artistes canadiens et américains. C’est ainsi que nous avons montré de nombreux artistes français, par exemple Benoît Maire, dont c’était le premier solo show à New York. Je citerais aussi Louise Sartor, Prune Nourry, Laure Prouvost, Isabelle Cornaro, Camille Henrot…
Vous présidez le Prix des Amis du Palais de Tokyo. Qu’est-ce qui le distingue d’autres récompenses ?
Le Prix se concentre sur des artistes très émergents, qui ont entre trois et dix ans de pratique. C’est la différence avec le Prix Marcel Duchamp, où les artistes sont plus établis ou en milieu de carrière. Notre prix a beaucoup évolué, en se rapprochant des équipes curatoriales du Palais de Tokyo, qui sont désormais parties prenantes et participent aux propositions comme aux choix. Les Amis vont choisir dans les dossiers proposés par les curateurs, et les curateurs choisissent dans les dossiers proposés par les Amis. C’est un vrai échange qui permet aussi d’avoir des artistes en phase avec l’ADN du Palais de Tokyo.
Quels sont les axes de votre collection ?
J’acquiers les œuvres le plus tôt possible, souvent quand l’artiste est encore émergent, avant qu’il n’intègre les grosses galeries. Ce que j’aime, c’est aller à la rencontre des artistes, repérer des talents. En plus, c’est le moment de leur vie, de leur carrière, où ils ont le plus besoin de soutien. J’encourage d’ailleurs les prochains responsables de la Culture à suffisamment prendre en compte les artistes émergents : ils sont fédérateurs, ils ont des communautés autour d’eux, une voix qui porte énormément sur leur territoire. Dans la collection, j’ai environ 60% d’artistes français. Et sur une centaine d’œuvres au total, il y a énormément d’artistes femmes, de Louise Bourgeois à Tracey Emin.
Par quel biais achetez-vous ?
Souvent en galerie, mais cela arrive aussi sur les foires : c’est l’occasion de rencontrer tout l’écosystème de l’art, tout le mondese connaît. Le temps de décision est a priori plus rapide, même si c’est moins le cas en ce moment. On a plus de temps pour réfléchir qu’il y a 15 ans ! Le marché étant plus dur, j’observe un retour aux valeurs sûres. C’est donc un moment où il faut redoubler d’attention pour les artistes, surtout émergents, de la scène française. Heureusement, du Palais de Tokyo au tout nouveau cneai =, à L’Île-Saint-Denis, et au Large, sur l’île Seguin, sans parler de la Galerie Édouard Manet à Gennevilliers, l’écosystème n’a jamais été aussi riche en Île-de-France.
Quels sont vos derniers achats ?
J’aimerais citer Christine Safa [lauréate du Prix Jean-François Prat 2024, ndlr], dont je rêve d’avoir un plus grand format, un autoportrait par exemple; mais aussi Ser Serpas, Pol Taburet, Chloé Bensahel, lauréate du Prix des Amis du Palais de Tokyo en 2023, ou encore Céleste Richard Zimmermann, lauréate du prix, en 2025. J’ajouterais Rakajoo, un ancien boxeur d’Aubervilliers, un personnage ! Ensuite, il y a une artiste que j’ai découverte au Beaux-Arts, Cily Gonzalez, très douée.
Quelles sont vos galeries préférées ?
Pour les artistes émergents, j’adore Brémond Capela, très bonne galerie avec d’excellents artistes, mais également Stems Gallery, crèvecœur, Derouillon, Ketabi Bourdet. Je pense aussi à Hatch, Anne-Laure Buffard, qui fait un travail très réfléchi. Parmi les grosses galeries, Zwirner représente pour moi le summum, avec de très bons artistes. J’aime aussi beaucoup Max Hetzler et Xavier Hufkens, en Belgique. Ce sont de grands galeristes qui accompagnent vraiment leurs artistes. Développer des liens avec eux permet aussi de mieux comprendre.



