Le principe de précaution l’a emporté. Art Basel Paris a décidé de fermer définitivement ses portes le vendredi 23 octobre, en suivant les recommandations des autorités face aux menaces liées aux manifestations du samedi 24 octobre, certains ayant appelé sur les réseaux sociaux à s’en prendre directement à la foire. Devant les difficultés à pleinement sécuriser le Grand Palais, la foire sera donc écourtée de deux jours. Au grand dam des visiteurs, venus en nombre profiter des dernières heures de cette édition décidément compliquée. Au grand dam aussi des exposants. Certains, en particulier les grandes galeries, ont commencé à remballer leurs pièces les plus chères dès le jeudi soir après la fermeture au public, comme nous avons pu le constater. Ne laissant parfois aux visiteurs du vendredi qu’un stand presque vide…
Si elles sont mécontentes, les plus importantes enseignes devraient s’en sortir. Pour elles, les jeux sont généralement faits lors des deux premiers jours d’ouverture VIP, mardi et mercredi, et les préventes sont monnaie courante. Mais pour beaucoup d’enseignes françaises qui espéraient concrétiser les contacts en fin de semaine ou rencontrer à ce moment-là certains clients, la pilule est amère. « Ce qui arrive est une catastrophe pour l’image de la France, mais au-delà, je pense en particulier à mes jeunes confrères, qui comptent beaucoup sur cette clientèle du week-end, et pour qui participer à la foire coûte cher. Certains collectionneurs viennent de province et achètent sur coup de cœur des œuvres d’artistes plus émergents », explique le galeriste parisien Michel Rein. En charge d’une toute nouvelle commission dédiée aux jeunes galeries au sein du CPGA, le Comité professionnel des galeries d’art, il pointe leur situation tendue : « leurs dépenses ont augmenté, ramené à leur chiffre d’affaires, c’est devenu compliqué, sans parler du mercato des artistes entre galeries ».
Se voulant positif malgré tout, le galeriste souligne l’attractivité bien actuelle de la France pour les artistes étrangers, en témoigne la présence sur son stand d’une poignée de créateurs hors frontières et installés dans l’Hexagone. « J’espère que le désastre ambiant ne va pas inverser cette scène artistique collective que l’on a construite depuis 20 ans et dont font partie les artistes basés sur notre sol », dit-il. Malgré la situation, l’enseigne a « très bien travaillé ». Elle a fait sold out avec les sculptures et peintures d’Edgar Sarin, a vendu une sculpture de Sila Candansayar, dont les prix oscillent entre 10 000 et 15 000 euros. « Notre présentation de l’artiste en septembre dernier à la foire Istanbul Contemporary, en collaboration avec la galerie Villa Magdalena de Madrid, avait très bien marché, et depuis plusieurs semaines nous sommes dévalisés », déclare le galeriste. Michel Rein s’est aussi délesté d’un tableau de Nino Kapanadze, d’un œil suspendu à la feuille d’or de Stefan Nikolaev en hommage à Guernica de Picasso. Plusieurs ventes ont été conclues avec des Américains inconnus de la galerie. « Malgré quelques annulations de la part des Américains, l’effet Art Basel marche toujours très bien », conclut Michel Rein.
Plus loin sur la foire, la galerie Christophe Gaillard avait conçu l’un des plus beaux stands de cette édition, tout en noir et blanc, autour d’une grande toile de Steven Parrino froissée comme la tôle d’une voiture après un accident. « La foire a plutôt bien marché, nous avons vu un monde comme jamais auparavant. J’ai passé quasiment les deux premiers jours à parler en anglais, surtout à des Américains et des Asiatiques, notamment chinois, japonais ou coréens. La quantité comme la qualité des visiteurs était remarquable, même le jeudi, normalement un jour plus creux », commente Christophe Gaillard. Une fréquentation qui s’est traduite par des ventes de Richard Serra, SMITH, Hélène Delprat, Éric Baudard vendu à des Américains, Pascal Convert à des Belges… « Sur une douzaine de ventes, seuls deux acheteurs étaient connus de la galerie. Il y avait dans l’ensemble bien plus de collectionneurs internationaux que l’an dernier », précise-t-il. Et il a vendu à environ 20% à des Français.
Autre beau stand, celui de la galerie Loevenbruck. « Nous avons rencontré de
nouveaux clients et bien vendu, et les ventes ne sont pas finies », confiait ce vendredi Hervé Loevenbruck. « Nous avons cédé des pièces de Dewar et Gicquel et attendons des confirmations », a-t-il ajouté. Le galeriste se montrait toutefois très déçu par la fermeture anticipée de la foire cette année. « Nous avions deux rendez-vous importants ce week-end avec des gens qui habitent d’autres pays, dont une fondation, et qui travaillent en semaine. Même s’ils ont envoyé quelqu’un à la foire, ils devaient venir en personne. D’autres, Français, sont accaparés par leurs responsabilités et ne peuvent venir avant le vendredi soir », déplore-t-il.

Stefan Nikolaev, The innocent eye, 2026, cuivre martelé et patiné, feuille d'or, néon en verre de Murano , 42 × 100 × 20 cm. Photo : Florian Kleinefenn, 2026
Face à la conjoncture en grisaille, la galerie Templon, elle, avait opté délibérément pour un stand haut en couleur dans un esprit pop. « Dans ce contexte, le vernissage s’est très bien passé, confie Victor de Bonnecaze, directeur de la galerie. Nous totalisons entre 15 et 18 ventes, confirmant notre choix d’un stand plus joyeux avec des œuvres de Martial Raysse, Gérard Garouste (à plus de 200 000 euros), Kehinde Wiley… Nous avons eu des acheteurs français, belges, suisses, américains, suédois, Nous avons vendu Nous avons vendu un tableau le premier jour de Bilal Hamdad, artiste qui sera mis en avant lors du Gala de L’Alliance New York dans cinq jours. Sans parler de l’exposition en parallèle de Prune Nourry au Petit Palais en soutien. »
De son côté, la galerie Almine Rech a vendu de très nombreuses pièces, dont une céramique de Picasso entre 375 000 et 400 000 dollars, trois sculptures de Leonora Carrington (de 225 000 à 250 000 euros), deux peintures de Ha Chong-Hyun (entre 400 000 et 450 000 dollars chacune), trois peintures de Joël Andrianomearisoa (entre 40 000 et 45 000 euros), mais aussi des pièces de Claire Tabouret, Keita Morimoto, Ali Cherri, Johan Creten, Youngju Joung ou encore Christopher Le Brun.
Le marché de l’art, qui a déjà traversé des impondérables ces dernières années, comme la crise du Covid-19, les incendies de Los Angeles ou encore la crise géopolitique du Moyen-Orient, devrait faire preuve de résilience à l’avenir avec Art Basel Paris. « Si les annulations de visites se font pendant ce week-end, pénalisant surtout les collectionneurs des pays limitrophes ou des régions, au-delà des difficultés qui restent exogènes à la foire, cette semaine consacre malgré tout la capitale comme une plateforme principale du marché de l’art autour d’Art Basel Paris, la foire que tout le monde a envie de venir visiter », conclut Christophe Gaillard.




