Henri Matisse, Edgar Degas, Cy Twombly, Gerhard Richter… les catalogues d'exposition sont docilement alignés dans l'atelier parisien de Catherine Meurisse, juste derrière sa table de travail. « Placés dans mon dos, ils me tiennent droite, plaisante la dessinatrice. Je ne les feuillette pas régulièrement, mais j'aime savoir qu'ils sont là. » L'illustratrice tend le bras et attrape un ouvrage consacré aux Overpainted Photographs de Gerhard Richter. Elle commente : « Ses images sur lesquelles il applique de la peinture n'ont absolument rien à voir avec mon travail. Et pourtant, quand je les observe, je m'en sens très proche, comme si j'avais besoin de regarder à l'opposé de ce que je fais pour mieux revenir à mes cases de bande dessinée. »
L'ancienne collaboratrice de Charlie Hebdo publie Le Clan de Walden, une aventure en compagnie de Henry David Thoreau (1817-1862) au cours de laquelle elle embarque le poète et philosophe américain dans une opération d'écosabotage – une façon de renouer avec la nature pour celle qui a grandi dans les Deux-Sèvres. D'un petit village du Poitou à la prestigieuse Académie des beaux-arts, en passant par le drame de Charlie Hebdo, la bédéiste retrace son drôle de parcours teinté de larmes dans un passionnant livre d'entretiens menés par Thierry Groensteen.
Le Louvre, une maison de famille
Dans son escapade avec le père de la désobéissance civile, Catherine Meurisse ne cite aucun chef-d'œuvre de l'histoire de l'art, contrairement à ses précédents récits comme Delacroix (Dargaud, 2019), Le Pont des Arts (Sarbacane, 2012) ou Moderne Olympia (Futuropolis, 2014). Elle revisite toutefois certains paysages de forêts et de montagnes à partir des photographies prises par l'Américain Carleton E. Watkins, dont elle possède un recueil rapporté de New York. « Pour mes projets, je ne m'inspire pas de la bande dessinée, mais plutôt de l'illustration, du dessin, de la peinture ou de la photographie. J'adore notamment les clichés du XIXe siècle, leur matérialité me rappelle le dessin au fusain. Cela me fascine », reconnaît-elle.
Née en 1980, Catherine Meurisse a raconté son enfance au grand air dans Les Grands Espaces (Dargaud, 2018). Son premier contact avec le monde de l'art s'est fait à travers des ouvrages pour la jeunesse, comme les Contes de Charles Perrault illustrés par Gustave Doré. Elle découvre ses premières reproductions de peinture dans un vieux manuel scolaire Lagarde et Michard conservé par son père, ingénieur des forêts. « J'y ai vu le rapport texte-image, littérature-peinture de façon contextualisée. Dans le tome consacré au XVIIIe siècle, il y avait les encyclopédistes et les tableaux de [Jean-Baptiste] Greuze. L'art était vraiment inscrit dans son siècle. » Et de poursuivre : « Pour le XIXe siècle, je me souviens du chapitre sur [Charles] Baudelaire, avec son portrait par Nadar, une toile de [Eugène] Delacroix et un croquis de la main du poète lui-même. Des écrivains savaient dessiner, des peintres écrivaient et tous fraternisaient. » La petite Catherine n'imagine pas encore que le dessin sera un jour sa vocation et qu'elle entraînera le lecteur dans les réseaux d'amitiés qui irriguent l'histoire des arts et de la littérature dans sa bande dessinée Le Pont des Arts.
« J'ai eu la chance d'avoir des parents qui nous emmenaient de temps en temps, ma sœur Fanny et moi, à Paris. J'ai vu la cathédrale Notre-Dame, le musée d'Orsay… Je me souviens de ma visite au musée du Louvre. C'était en 1993, juste après les travaux. J'ai ressenti un choc face à ce palais extraordinaire et la pyramide de [Ieoh Ming] Pei, ce contraste entre le moderne et l'ancien », confie-t-elle. Pour quelqu'un qui vient d'un endroit où le seul musée à la ronde est consacré à une nécropole néolithique (le tumulus de Bougon), le Louvre a de quoi impressionner. La jeune fille se prend d'affection pour la peinture du XVIIIe siècle, les romantiques, Anne-Louis Girodet, Jean-Honoré Fragonard, Antoine Watteau… « J'aimais les peintres qui représentaient la nature, mais une nature imaginaire. J'avais une passion pour les ruines d'Hubert Robert. » Elle précise : « Cela me fait sourire aujourd'hui parce que j'ai abandonné cette appétence pour le lierre qui dégouline. »
Le Louvre apparaît encore dans La Légèreté (Dargaud, 2016), l'œuvre de la reconstruction après l'attentat contre Charlie Hebdo du 7 janvier 2015. Ce sanctuaire de la beauté et des arts l'a aidée à retrouver le goût de vivre et de dessiner. Le plus grand musée du monde occupe une place particulière dans sa vie… et dans celle de sa sœur Fanny Meurisse, laquelle y exerce le métier de coordinatrice administrative des prêts au service des expositions. « Le Louvre est comme une deuxième maison de famille. Je m'y suis immédiatement sentie bien, sans doute parce que ses murs sont aussi épais que ceux de la vieille ferme que retapaient mes parents. » Et d'évoquer : « Je m'y suis retrouvée un jour de fermeture avec Sigolène Vinson, une autre rescapée de Charlie, qui y était pour le tournage d'un documentaire. Elle avait comparé sa vision du massacre de la rédaction du journal avec Le Radeau de la Méduse [1818-1819] de Théodore Géricault. Ma sœur était également présente et, grâce à elle, nous avons ensuite déambulé dans les salles obscures. » « J'étais donc doublement en famille, explique-t-elle, car, avec Sigolène, nous venions de perdre notre famille de cœur de dessinateurs et de journalistes. Et puis, dans la grande galerie plongée dans le noir, bizarrement, seul un tableau de Caravage était éclairé : La Diseuse de bonne aventure [vers 1595]. Après la tragédie, le Louvre nous ouvrait les bras et nous offrait une vision. Cela a donné une double page dans La Légèreté. »

Catherine Meurisse, Le Clan de Walden, Dargaud, 2026, page 15. Courtesy de l’artiste et de Dargaud
Une immortelle bédéiste
Près de quinze ans après avoir complété ses études à l'École Estienne puis aux Arts décoratifs, à Paris, et fait ses débuts dans la caricature de presse, Catherine Meurisse a franchi le seuil de l'Académie des beaux-arts, élue en 2020 au fauteuil précédemment occupé par Arnaud d'Hauterives dans la section de peinture. Première dessinatrice issue du neuvième art à y siéger, elle a été rejointe par Emmanuel Guibert en 2023. « On ne le sait pas assez, mais l'Académie est une institution très dynamique, où il se passe énormément de choses, souligne-t-elle. Elle est au service des artistes actuels tout en ayant un œil sur le patrimoine. » L'illustratrice a ainsi fait la connaissance de ses camarades immortels peintres : Fabrice Hyber, Nina Childress, Ernest Pignon-Ernest… L'occasion de confronter leurs techniques.
« Nina Childress, dont j'adore le travail, m'a confié la rédaction du discours de son éloge lorsqu'elle a été installée ; cela a été l'opportunité de mieux la connaître. Je suis allée dans son atelier parisien où elle m'a parlé de ses outils, de la peinture phosphorescente, de la peinture caméléon. On peut repérer les dessinateurs ou les peintres lors des visites d'exposition, ils regardent les œuvres sur le côté pour distinguer le relief, comprendre le geste de leur auteur. » Et de reprendre : « Au musée national Picasso-Paris, je me suis ainsi interrogée sur la manière de peindre de l'Américain Philip Guston. Utilise-t-il une brosse ? Quel est son rose ? Combien de couches ? J'aime aussi beaucoup examiner les signatures. C'est très émouvant. J'imagine ce dernier acte après les séances de travail. J'observe une peinture avec des yeux d'aigle, je regarde absolument tout, et tout me nourrit. »
Catherine Meurisse a une préférence pour le XIXe, « le siècle des dessinateurs et de l'avènement de la presse satirique, de la caricature politique », bien qu'elle aurait détesté la misogynie de l'époque. Elle a envisagé à un moment un projet de bande dessinée autour du monde de l'art contemporain. Elle a traîné à la Foire internationale d'art contemporain, prenant des photographies, espionnant les conversations. Elle imaginait une comédie sociale à la façon des ouvrages de René Pétillon (L'Enquête corse, L'Affaire du voile). « J'avais collecté de la documentation, mais je n'avais pas assez de recul sur le milieu et de connaissance sur les coulisses. J'aurais aimé produire quelque chose d'aussi fin que le film The Square [2017], admet-elle, cette satire sur le milieu de l'art contemporain signée Ruben Östlund. »
À propos de scandale, en 2024, invitée par le musée d'Orsay, Catherine Meurisse s'est emparée d'un des tableaux les plus sulfureux de son temps : Olympia [1863] d'Édouard Manet. Pour les 40 ans de l'établissement, l'auteure a été conviée à revenir sur la genèse de sa Moderne Olympia, assaisonnée à la sauce Roméo et Juliette, et le rapport singulier qu'elle entretient avec le musée d'Orsay¹, à Paris. Un bâtiment dans lequel, même quand elle était gardienne de salles pour financer ses études, Catherine Meurisse ne s'est jamais ennuyée.
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1. « Grande invitée. Catherine Meurisse », le 6 décembre 2026 à 17 heures à l'auditorium du musée d'Orsay.
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Catherine Meurisse, Le Clan de Walden, Paris, Dargaud, 2026, 152 pages, 26,50 euros.




