Pour raconter comment il a délaissé le pinceau pour la caméra, Olivier Assayas, né en 1955, a pris la plume. Dans Oublier la peinture, petit livre riche en illustrations commentées, le réalisateur de Sils Maria (2014) replonge dans sa jeunesse. Il passe en revue son apprentissage du dessin, ses années de formation à l’École nationale supérieure des beaux-arts de Paris, ses tentatives picturales et graphiques qu’il met définitivement de côté à 24 ans pour tourner son premier court métrage (Copyright, 1979).
L’auteur porte un regard critique, parfois sévère, sur une production plutôt immature, tout du moins au stade de la gestation. Sa sincérité s’accompagne d’une certaine tendresse teintée d’humour, notamment lorsqu’il rapporte le jour où sa mère montre à son ami André Malraux les essais du jeune Olivier : « Quand j’y repense, j’ai encore des frissons et l’envie de disparaître sous la moquette ! » s’exclame-t-il. Il le confie lui-même, cet autoportrait tourne presque à la « psychanalyse ». Une chose est sûre, l’exercice semble lui avoir fait du bien.
Pratiquer deux arts
Avec ses petites lunettes, ses cheveux courts poivre et sel et son tee-shirt aux motifs de dessins animés caché sous son gilet, Olivier Assayas a, en ce jour de mai, de faux airs de David Hockney, un artiste qu’il admire. De la poche de son coupe-vent K-Way dépasse un numéro roulé de la New York Review of Books. Le cinéaste est un érudit qui a poussé dans le terreau de la contre-culture. Il parle avec le même enthousiasme tant de la fresque de Paolo Uccello Le Déluge universel, peinte au milieu du XVe siècle pour le cloître dit « Chiostro Verde » de Santa Maria Novella, à Florence – et qu’il a découverte, enfant, avec son père –, que du coup de crayon de Cabu, « un dessinateur de génie », ou des images punk du collectif Bazooka¹ qui fascine encore cet éternel jeune homme moderne.
« Cela faisait longtemps que j’avais envie d’écrire ce livre, explique-t-il. Je souhaitais articuler les rapports entre ma pratique adolescente de tout jeune peintre et graphiste, le travail de ma mère, laquelle était styliste pour Hermès et dessinait beaucoup, et celui de mon grand-père, Tibor Pólya [1886-1937], un peintre relativement connu en Hongrie avant la Seconde Guerre mondiale. » Ce point de départ est l’occasion de revisiter son passé à la façon d’un making of.
Olivier Assayas prend le pinceau assez tôt, comme une pulsion irrésistible, embarquant avec lui feuilles Canson et tubes de peinture à l’huile lors de vacances à Ponza, sur l’île du même nom au large de l’Italie, à l’été 1970. Il a 15 ans. « Je ne suis pas venu à la peinture par les études. Adolescent, il y avait quelque chose qui m’aimantait dans la peinture classique, mais aussi dans la peinture moderne de l’époque. »
Pendant une décennie, il ne cesse de peindre ou de dessiner, abordant différents styles et techniques : abstraction, romantisme noir à la Edward Gorey, images figuratives, parfois pornographiques, bande dessinée, encres de Chine, stylo-bille, cartes à gratter, aquarelles… Il est un graphiste inclassable, comme il le sera plus tard en tant que metteur en scène. Sa filmographie déroule long métrage d’action (Carlos, 2010), comédie autobiographique (Hors du temps, 2024), satire de l’industrie cinématographique sur fond de vampires (Irma Vep, 2022), film politique (Le Mage du Kremlin, 2025)…
Le fils du scénariste et écrivain Raymond Assayas – connu sous le nom de Jacques Rémy – est aussi animé par un désir de cinéma. « J’avais cette conviction que j’allais pouvoir pratiquer deux arts ; qu’un jour, je serai à la fois cinéaste et peintre, reconnaît-il. Il m’a fallu emprunter tout un chemin pour me débarrasser de la peinture. Si j’avais voulu suivre deux lièvres à la fois, j’aurais mal fini. On ne peut s’adonner à ces deux arts dans la plénitude. »
Pour composer son livre, Olivier Assayas est retourné dans la maison familiale de la vallée de Chevreuse et a ressorti du placard de sa chambre les vestiges d’une première vie. « En me replongeant dans mes dessins, qui étaient tous datés, je me suis rendu compte qu’il y avait plusieurs styles ou plusieurs axes dans mon travail, observe-t-il. Il n’y avait pas de progression ni d’évolution. Beaucoup de choses étaient simultanées. C’est cette synchronicité qui m’a le plus surpris. »
« Je réalisais au même moment des aquarelles érotiques et une bande dessinée dans un style absolument opposé. J’ai suivi différentes pistes. Mais c’est comme si, au moment où j’arrivais finalement quelque part, je décidais d’arrêter et de ne pas me répéter », admet-il.

Olivier Assayas, dessin publié dans Oublier la peinture, Mercure de France, page 104-1. Photo Francesca Mantovani
Que retient-il de son expérience à l’École des beaux-arts ? « J’y ai appris à dessiner, même si, depuis, j’ai oublié. J’y allais chaque matin, consciencieusement. Je m’installais à mon chevalet et travaillais sur des nus dans les ateliers. J’ai fait ça pendant deux ans, mais je ne parvenais pas à me rendre dans les ateliers de peinture. La peinture était pour moi un espace de liberté – peut-être que ça a à voir avec mon mauvais rapport à l’enseignement –, où je ne devais pas me confronter au regard d’autrui. » Et de préciser : « J’avais le sentiment que la peinture se vivait. Je n’ai pas ouvert la porte des ateliers de peinture pour les mêmes raisons que je n’ai jamais fréquenté d’école de cinéma. On doit comprendre les rudiments, mais, pour ce qui est de la pratique, cela doit être spontané, d’une certaine manière anarchique. »
À la fin de l’ouvrage, il présente une œuvre abstraite datant de 1975, la dernière avant de passer au graphisme. « Je me suis débarrassé de l’obscurité, commente-t-il, dans une forme de réconciliation avec une période oblitérée. Il y a une clarté, une douceur même qui était absente de mes autres tableaux. J’aurais pu aller ailleurs, plus loin. J’ignorais que c’était cela que je cherchais et, pourtant, avec le recul, l’évidence est criante. »
Le papier dessin et la toile ont longtemps été le réceptacle d’idées sombres et de pulsions autodestructrices. « L’une des raisons pour lesquelles j’ai arrêté de peindre, c’est parce que je ne supportais pas la solitude, convient-il. Mais c’est quelque chose dont je n’étais pas conscient. La période durant laquelle je me suis vraiment immergé dans la pratique de la peinture coïncidait à ce qui ressemble à un état dépressif. Il y avait clairement quelque chose de toxique pour moi dans la peinture. En l’identifiant, j’ai décidé de franchir le pas et de me consacrer au cinéma, un art collectif qui est en rapport avec le monde, avec la vie. Cela a été salutaire. »
Filmer comme on peint
La peinture est encore là, présente dans son approche du septième art. « L’écriture d’un scénario ou le tournage d’une scène ont quelque chose à voir avec le mystère de l’abstraction. À quel moment juge-t-on qu’un assemblage de couleurs et de textures est terminé ? Quand j’écris un scénario, à quel moment puis-je considérer qu’il est achevé ? Il y a la quête de quelque chose d’un peu indicible, d’informulable ou d’inconnu. C’est l’une des raisons pour lesquelles je me suis beaucoup intéressé au cinéma expérimental de Kenneth Anger ou au travail d’Andy Warhol, que j’ai toujours considéré comme un grand cinéaste. »
La peinture s’invite ainsi régulièrement dans ses films. Olivier Assayas a composé des plans des Destinées sentimentales (2000) à partir d’un tableau de son grand-père Tibor Pólya ; la figure et les toiles d’Hilma af Klint, dont il a visité l’exposition au Grand Palais, à Paris², ont été la source d’inspiration de Personal Shopper (2016) ; il multiplie les références à la nature peinte par David Hockney dans Hors du temps (2024). Rappelons que L’Heure d’été (2008) est au départ une commande du musée d’Orsay, à Paris. Cette histoire d’héritiers d’un peintre qui s’interrogent sur ce qu’ils doivent préserver du passé familial s’est transformée en une analyse du lien entre l’art et le musée.
« La peinture classique dans un musée, c’est un peu la différence entre des fleurs dans la nature et des fleurs séchées, tranche-t-il. Enfant, chaque été, j’allais en Italie. La spiritualité des tableaux d’autel de la Renaissance rayonnait au moment de la messe devant les fidèles. L’art a un rapport avec l’invisible qui se perd dans le musée. On y met l’art dans le formol. Mais il serait absurde de ma part d’être hostile à ces institutions. » Il poursuit : « Mon père, qui était un ami de Diego Giacometti³, m’a guidé dans les expositions. Les choses qui m’ont le plus marqué, je les ai vues grâce à lui : les chaises électriques d’Andy Warhol ainsi que la première rétrospective importante de Francis Bacon [aux Galeries nationales du Grand Palais], à Paris, en 1971. Ce fut un choc dont je me souviens encore. » Plus d’un demi-siècle plus tard, Olivier Assayas n’a pas complètement oublié la peinture.
- Collectif d’artistes français actifs entre 1974 et 1978.
- « Hilma af Klint. Les peintures du Temple (1906-1915) », 6 mai-30 août 2026, Grand Palais, Paris.
- Sculpteur et designer italien (1902-1985), frère d’Alberto Giacometti.
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Olivier Assayas, Oublier la peinture, Paris, Mercure de France, 2026, 192 pages, 22 euros.




