Cinéaste et photographe, Laura Henno (née en 1976) s’intéresse à la question du déplacement et de l’exil, ainsi qu’aux réalités parallèles, souvent délaissées, voire méprisées. Elle porte sur les existences de celles et ceux qui les habitent un regard à la fois humaniste et politique. Depuis 2017, elle a effectué à Slab City (Californie) cinq séjours d’environ deux mois. Ce campement du bout du monde, sans eau courante ni électricité, est établi depuis plusieurs décennies dans le désert de Sonora. Surnommé « the last free place » (le dernier endroit libre), il réunit des Slabers venus de tous horizons, des marginaux, des anars, des personnes en quête d’oubli ou de renouveau qui aspirent à se mettre en retrait de la société une partie de l’année – Slab City, en raison de conditions météorologiques extrêmes durant l’été, ne compte que 150 habitants permanents. Au cours de ses différents séjours, l’artiste a pris de nombreuses photographies (série Outremonde) et tourné de longues heures avec sa petite caméra. Ces rushes donnent aujourd’hui naissance, dans le cadre du prix Marcel-Duchamp, à une installation ambitieuse intitulée Sonora.
Laura Henno explique vouloir proposer « un récit lumineux […] construit comme une fable documentaire ». Elle tisse une réflexion fondée sur le réel, mais nourrie de références, des photographies par Dorothea Lange de la Grande Dépression aux Raisins de la colère (The Grapes of Wrath, 1939) de John Steinbeck, sans oublier l’imaginaire né de la conquête de l’Ouest et des grands espaces si cinégéniques, et diffusé par la culture de masse. Le film est séquencé en cinq chapitres qui s’attardent sur des Slabers ou des lieux singuliers du campement. Le premier est consacré à Wiser, récemment installé à Slab City. Ce cow-boy charismatique et solitaire a pour projet un peu fou de créer, dans cet environnement hostile, une ferme biologique pour ravitailler les plus démunis : « […] il y a des lucioles, écrit l’artiste, Wiser est l’une d’elles, habité par une utopie magnifique, une forme de résilience qui prend racine à même la terre. Planter pour assurer sa survie, distiller du vivant dans une terre infertile, dans un lieu où tout est à repenser est une démarche très forte. » De même, Laura Henno dresse le portrait de Tony qui élabore, sur les hauteurs du campement, un autre projet utopique : un parc paysager. Jour après jour, il redessine le paysage, conçoit des terrassements dans le sable, délimite des chemins.
Les enfants et adolescents qui grandissent dans cette étrange communauté offrent un visage encore différent de Slab City. Certains, dont Kasey et Timmy, sont scolarisés à une cinquantaine de kilomètres, faisant ainsi le lien avec le monde extérieur. Parfois, c’est un lieu qui représente ce lien. Laura Henno choisit de consacrer un chapitre de son film à la Charging Station, construite par Solar Mike, qui propose, grâce à des panneaux solaires, un accès à des prises électriques et au Wi-Fi. L’église, enfin, ouverte par le pasteur Dave, constitue un lieu dédié à la réflexion, où l’on vient chaque matin étudier la Bible et chaque dimanche assister à l’office : « Il peut paraître étonnant que dans un espace si anarchique comme Slab City, une église ait vu le jour, note l’artiste. Mais dans la culture américaine, la religion en est le socle. Bâtir une église a toujours été la première pierre à l’édifice des villes qui ont vu le jour dans l’Ouest américain. » Et toujours le mythe, qui affleure sous la réalité.
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Prix Marcel-Duchamp 2026, 2 octobre 2026-7 février 2027, musée d’Art moderne de Paris, 11, avenue du Président-Wilson, 75016 Paris.




