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La Biennale de Lyon
Critique

Une Biennale de Lyon « D’un rêve à l'autre »

La 18e édition de la manifestation d’art contemporain propose un voyage onirique adossé à une réflexion sur la manière dont l’économie a façonné l’identité de la capitale des Gaules.

Stéphane Renault
2 octobre 2026
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Laure Prouvost, Hovering Caress Amère, 2022-2026, installation multimédia, techniques mixtes, 18e Biennale d’art contemporain de Lyon, Les Grandes Locos, 2026. Courtesy de l’artiste et de Horst Arts & Music. Photo : Blandine Soulage

Laure Prouvost, Hovering Caress Amère, 2022-2026, installation multimédia, techniques mixtes, 18e Biennale d’art contemporain de Lyon, Les Grandes Locos, 2026. Courtesy de l’artiste et de Horst Arts & Music. Photo : Blandine Soulage

« Les traboules incarnent l’architecture-seuil du rêve », écrit Catherine Nichols, commissaire de cette 18e Biennale d’art contemporain de Lyon, invitée par Isabelle Bertolotti, sa directrice artistique. Placé sous le signe de ce réseau labyrinthique de passages, de cours et d’escaliers destinés à faciliter la circulation dans le Vieux-Lyon, la Presqu’île et les pentes de la Croix-Rousse, son projet pour cette édition, intitulée « Passer d’un rêve à l’autre », s’inspire du Livre des passages de Walter Benjamin (L’essai Das Passagen-Werk a été écrit en 1939, publié à titre posthume en 1982, et en 1989 pour l’édition française). Le philosophe et théoricien culturel allemand, traitant de leurs homologues parisiens, y interroge la manière dont ces environnements urbains façonnent les expériences de la société et les rêves collectifs.

« C’est précisément de tels moments de rêve et d’éveil historiques que la Biennale, en s’engageant avec l’histoire et le présent lyonnais dans un contexte planétaire élargi, cherche à invoquer à travers les nombreuses voix qu’elle convoque autour de l’économie », poursuit la commissaire d’origine australienne, actuellement en poste à la Hamburger Bahnhof – Nationalgalerie der Gegenwart, à Berlin. En 2022, elle a orchestré Manifesta 14 à Pristina, au Kosovo. Sa démarche s’inspire tout autant des « principes d’économie poétique » de Robert Filiou. La Fête permanente, conceptualisée par Fluxus, invite dans différents espaces à considérer la créativité et la convivialité comme une valeur à part entière, relationnelle plutôt que financière.

L’EXISTENTIEL, LE RELATIONNEL ET L’INDUSTRIEL

Le parcours de la Biennale, qui réunit 120 artistes de 42 nationalités, s’articule autour de trois lieux principaux : « L’existentiel au macLYON s’attache aux conditions de vie et de mort, à l’héritage et à la dette ; le relationnel au musée des Tissus et des Arts décoratifs est centré sur les formes de lien, de soin et d’échange ; et l’industriel aux Grandes Locos, engageant les processus d’extraction, de transformation, de circulation et de flux, précise Catherine Nichols. Loin de constituer des thèmes séparés, ces couches se croisent et se nourrissent mutuellement, formant un cadre – un prisme, un passage – à travers lequel appréhender les économies existantes et celles encore à imaginer. » De fait, chaque lieu répond à ses propres modalités, l’ensemble étant sous-tendu par le fil conducteur de la manifestation. Pour la commissaire, il s’agit « de voir ce qui apparaît lorsque des œuvres et des objets porteurs d’histoires et de savoirs variés se rencontrent ».

Aux Grandes Locos, la monumentalité des pièces fait écho à l’architecture des halles industrielles de l’ancien technicentre de la SNCF. Laure Prouvost y a installé Hovering Caress Amère, vaste toile flottant au rythme de respirations au-dessus des vestiges d’une fête. Le visiteur pénètre dans le ventre de la baleine, devenant une matière parmi d’autres, bouteilles, serpentins et confettis. Flowers of Life de Selma Selman, cinq fleurs d’acier déployant leurs mâchoires dentelées dans un grondement de vérins hydrauliques, côtoient Tady Mitady Tadidy de Joël Andrianomearisoa. L’artiste, nommé pour le prix Marcel Duchamp 2026, a rassemblé 44 kilomètres de fils, de cordes et de tissus de différentes provenances, depuis Antananarivo, la capitale de Madagascar, à Lyon. Un poème en français, en anglais et en malgache complète l’œuvre. Le Ghanéen Akwasi Bediako Afrane propose quant à lui un labyrinthe conçu à partir d’appareils électroniques mis au rebut. Sa pièce CERBERUS T-26 : Dance of Dialogue, improbable capharnaüm d’imprimantes, de câbles Ethernet et de cartes électroniques, célèbre les noces d’Arman et de Nam June Paik. Obsolètes, les appareils électroniques retrouvent vie, activés
par les visiteurs pédalant sur des bicyclettes. « En Occident, on les considère comme des déchets, mais au Ghana, ce sont des appareils d’occasion, car les gens les récupèrent et les revendent, explique l’artiste. Je crée des installations pour inciter à porter un regard critique sur notre nature de consommateurs, mais aussi pour susciter des discussions sur la place de ces appareils au sein de la société humaine. » Dans sa vidéo Golf Club : Wasteland, Igor Simić imagine un futur dystopique où les plus riches, réfugiés sur Mars, ne reviennent sur Terre, dévastée par le bouleversement écologique, que pour jouer au golf au milieu des ruines. Toute ressemblance… L’Australienne Tina Stefanou présente dans son film Hym(e)nals des chevaux au repos, après des années de travail, dans une ferme près de Melbourne. Sous un voile de soie, des adolescents neurodivergents pratiquant l’équitation participent à des ateliers vocaux. Une méditation poétique sur la communication interespèce.

18e Biennale d'art contemporain de Lyon, Musée des Tissus et des Arts décoratifs. Mikhail Karikis, We Are Together Because..., 2025. Vidéo HD à 6 canaux, audio à 5 canaux, 12 min 05 s. Courtesy de l’artiste. Photo : Emmanuelle Firman

Ambiance plus feutrée au musée des Tissus et des Arts décoratifs, où Angelica Mesiti, cheffe d’atelier aux Beaux-Arts de Paris, qui a représenté l’Australie à la 58e Biennale de Venise en 2019, montre Future Perfect Continuous. Dans sa vidéo, de jeunes adultes frappent des mains jusqu’à recréer progressivement le son d’un orage. Le plasticien grec Mikhail Karikis, installé au Portugal, à Lisbonne, présente un film né de sa collaboration avec des adolescents d’un conservatoire autour du thème We are Together Because… L’interprétation de leur composition a été captée en 2025 avec l’orchestre de la Fondation Gulbenkian. L’artiste propose dans le parking LPA Saint-Antoine un autre film touchant, Sounds from Beneath. Les voix d’anciennes « gueules noires » y résonnent dans un paysage façonné par l’exploitation minière. Accords mineurs… majeurs. Autres œuvres marquantes : la série 10x10 de Rossella Biscotti, qui transpose des données issues du recensement belge en textiles, tissés sur un métier Jacquard mis au point à Lyon ; la spectaculaire salle Tectonique des ombres du Togolais Kokou Ferdinand Makouvia ; l’installation multimédia Jardins partagés de Léa Collet, inspirée du jardin Rosa-Mir créé par un anarchiste ayant fui la guerre civile en Espagne avant de s’établir dans le quartier de la Croix-Rousse ; ou encore Women’s song for the future (A cradle, a sanctuary) de Lucia Kagramanyan. Quatre hamacs suspendus, évoquant le ventre maternel, accueillent les visiteurs au son de berceuses conservées dans la mémoire des familles après le génocide des Arméniens au début du XXe siècle.

D’AUTRES MANIÈRES D’HABITER LE MONDE

À chaque édition, la Biennale de Lyon met l’accent sur une région du monde. Cette année, Catherine Nichols a invité plusieurs artistes d’Australie et d’Aotearoa (nom maori de la Nouvelle-Zélande). Un rituel maori de bienvenue a ouvert l’inauguration de l’exposition au macLYON. Parmi les temps forts de cette séquence muséale « existentielle » se dégagent la trilogie Te Moana-nui-a-Kiwa de Luke Willis Thompson, qui témoigne dans ses films d’une vision politique de l’Océanie, façonnée par la colonisation et les luttes pour la souveraineté, de la Nouvelle Zélande à la Nouvelle-Calédonie ; le film de l’Espagnol Karlos Gil, Origin, exploration percutante du réseau de tunnels techniques situé sous Madrid pour remonter aux origines des mondes ; la série She was like the lizard that fell into the water and became a crocodile de l’Australienne Hayley Millar Baker, dont les images saturées de rouge assemblent des fragments de lieux distincts pour composer des paysages qui n’ont jamais existé en tant que tels ; Les Couleurs du gris, trois grandes peintures de Thu-Van Tran ; ou encore Manawa Whenua, film de Ngahina Hohaia, désignant une source souterraine intarissable, à l’origine du whakapapa, les liens généalogiques unissant les personnes, les ancêtres et les lieux dans la culture maorie. Parfaite métaphore de la continuité et de la résistance, au diapason de ce parcours onirique qui fait émerger d’autres manières d’habiter le monde.

Au nombre des différentes interventions déployées dans l’agglomération lyonnaise autour de cette édition, l’Institut d’art contemporain/Frac Rhône-Alpes, à Villeurbanne, présente « Jeune création internationale ». La Coréenne Yehwan Song y donne à voir Who Gets to Be Seen, une pièce mêlant flux d’eau et d’information, des gouttes animant des pages Web en différentes langues sur une structure de tuyauterie et smartphones. Avec son film Le sel est libre, Valentin Pinet revient sur l’histoire de la gabelle sur la montagne du Forez, un territoire régulé par cette frontière fiscale du XVIIIe siècle. Autre écho au propos de cette Biennale très réussie, subtile et engagée : « Un voyage sensoriel, une aventure de la pensée, une quête d’un nouvel imaginaire économique », résume Catherine Nichols.

« Passer d’un rêve à l’autre / To pass from one dream to another », 18e Biennale d’art contemporain de Lyon, 19 septembre-13 décembre 2026, divers lieux, Lyon.

La Biennale de LyonCatherine NicholsIsabelle BertolottiLaure ProuvostAngelica MesitiMusée d'art contemporain de Lyon - macLYONLes Grandes LocosInstitut d'Art Contemporain (IAC) – Fonds régional d'art contemporain (FRAC) Rhône-Alpes Art ContemporainLyon
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