La nouvelle édition de la Biennale de Lyon est liée à des recherches que vous avez menées à Pristina, au Kosovo, pour Manifesta 14 [2022]. En quoi ont-elles consisté et comment les avez-vous utilisées ?
Mes recherches à Pristina ont débuté par de l’écoute : il s’agissait de connaître la ville, sa scène culturelle, ses histoires et les aspirations de ses habitants avant de réfléchir aux artistes ou aux œuvres. Cette démarche m’a conduite à la notion d’« espace d’apparence » chez Hannah Arendt : l’idée que la politique commence lorsque les individus apparaissent les uns aux autres par la parole, l’action et le récit. Au Kosovo, j’ai perçu la nécessité de raconter autrement, mais aussi compris que cet espace politique était économique, modelé par la circulation des marchandises, des capitaux, du travail, des savoirs, des images et des désirs. C’est devenu mon point de départ à Lyon, ville industrielle et commerciale. Ses traboules¹ ont donné une forme spatiale à cette réflexion. Alors que Pristina m’avait amenée à envisager le récit comme une pratique politique émancipatrice, Lyon m’a incité à examiner les économies qui soutiennent sa production et sa transmission.
L’esprit de Robert Filliou plane sur votre exposition, avec l’idée d’une économie « poétique ». Comment interprétez-vous sa pensée ?
Ce qui m’intéresse chez Robert Filliou – et dans ses « principes d’économie poétique » –, c’est sa conviction qu’une transformation profonde de la société suppose celle des structures économiques et une nouvelle théorie de la valeur. Il avait compris que la démocratie, les droits humains et la justice sociale demeuraient fragiles tant que les systèmes extractivistes et les répartitions inégales de la richesse restaient intacts. Sa réponse, à la fois ludique et rigoureuse, reposait sur la création permanente : un processus collectif et continu, susceptible d’avoir lieu partout et d’impliquer n’importe qui. Cette édition de la Biennale de Lyon considère l’économie poétique comme une proposition à mettre à l’épreuve : peut-on imaginer, par la pratique artistique, d’autres manières de produire et de distri- buer la valeur ? Cela peut passer par la simple possibilité de s’asseoir et d’échanger, ou par des œuvres qui examinent la circulation des idées entre croyance, enseignement, économie et gouvernance.

Ndayé Kouagou, The Guru, 2023, installation vidéo. Courtesy de l’artiste et de la Fondation Louis- Vuitton. Photo Marc Domage
Comment faites-vous résonner votre propos avec l’histoire et la géographie de Lyon, avec ses traboules en particulier ?
Les traboules ont donné une forme spatiale à ma réflexion sur la circulation et sur les économies qui sous-tendent la transmission des marchandises, des récits et des idées. Ces passages relient différents espaces, atmosphères et strates historiques : en quelques mètres, on passe de l’obscurité à la lumière, du privé au presque public, et d’une période architecturale à une autre. Elles rendent également tangible l’histoire économique et politique de Lyon. Elles facilitaient le transport de la soie et donnaient de la visibilité au travail et aux systèmes d’échange dont dépendait la prospérité de la ville. Elles ont ensuite été associées aux soulèvements ouvriers et à la Résistance ; leur fermeture partielle témoigne aujourd’hui des transformations du rapport entre espace public et privé. Cette recherche a donné naissance au titre de cette édition de la Biennale : « Passer d’un rêve à l’autre ».
Les traboules maintiennent dans un état de suspension, où une situation n’a pas entièrement disparu, tandis que la suivante n’a pas encore pris forme. Elles ramènent à l’idée de Walter Benjamin selon laquelle chaque époque rêve celle qui lui succédera. J’aimerais que la Biennale crée des passages similaires : des moments où le familier devient assez étrange pour être regardé à nouveau, où des histoires occultées sont rendues visibles et où d’autres futurs peuvent être imaginés.
Comment avez-vous élaboré votre liste d’artistes ?
Le processus a commencé par une période de recherche, de voyages et de rencontres. Ma liste de travail a compté plus de mille artistes : je souhaitais rester ouverte à des changements suffisamment longtemps pour que des pratiques inconnues fassent évoluer ma perception de ce que la Biennale pouvait devenir. La sélection s’est précisée une fois les espaces connus. Je raisonne de manière thématique et spatiale, en plaçant une œuvre dans une salle puis en observant les relations qu’elle met en lumière. Chaque bâtiment transformé ce qu’une œuvre peut produire et sa façon d’entrer en conversation avec ce qui l’entoure. C’est pourquoi l’exposition réunit des artistes de différentes générations et régions du monde, ainsi que des objets historiques. Il s’agit non pas d’illustrer un propos curatorial, mais de voir ce qui apparaît lorsque des œuvres et des objets porteurs d’histoires et de savoirs variés se rencontrent. Ces relations ont été mises à l’épreuve dans l’espace, tout en veillant à ce que chaque œuvre conserve suffisamment de place physique et conceptuelle pour déployer sa complexité.
Plusieurs artistes invités viennent du Pacifique, d’Australie et d’Aotearoa [nom maori de la Nouvelle-Zélande]. Pourriez-vous citer certains d’entre eux et leurs productions pour la Biennale ?
Cette présence répond à une décision programmatique de la Biennale, qui, à chaque édition, met l’accent sur une région du monde. Ma propre biographie s’inscrit bien vers cette zone géographique qu’est l’Océanie m’a permis de renouer avec des pratiques qui ont façonné ma formation et d’en découvrir de nouvelles. Pour citer quelques artistes : Mikala Dwyer crée une installation circulaire immersive liée aux histoires lyonnaises de la soie, de la révolte et du travail invisible. Yuriyal Eric Bridgeman construit une maison circulaire ancrée dans les traditions de Papouasie-Nouvelle Guinée, conçue comme un lieu de rassemblement et de production collective. Nicholas Mangan réalise un film autour des monnaies de plumes et des collections ornithologiques du musée des Confluences, à Lyon. Yana Nafysa Dombrowsky M’Baye retrace le commerce de la gomme arabique du Sénégal à la France et son usage dans les industries lyonnaises. Chacun de ces projets met une histoire et une forme de savoir spécifiques en relation avec la ville de Lyon.
1.Passages créés sous les habitations permettant aux piétons de circuler d’une rue à l’autre. À Lyon, ils auraient été construits dès le ive siècle; certains sont encore ouverts, notamment dans le Vieux-Lyon et le quartier de la Croix- Rousse.
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« Passer d’un rêve à l’autre/ To pass from one dream to another », 18e Biennale d’art contemporain, 19 septembre-13 décembre 2026, divers lieux, 69000 Lyon.




