Le Mensuel
Newsletter
Abonnements
Le Mensuel
Newsletter
L'éditorial de la semaine
Expositions
Marché de l'art
Musées et institutions
Politique culturelle
Patrimoine
Livres
L'éditorial de la semaine
Expositions
Marché de l'art
Musées et institutions
Politique culturelle
Patrimoine
Livres
Enquête
Analyse

L’invisibilisation des femmes dans l’Art

Longtemps occultées, les artistes femmes ont bénéficié d’un phénomène de rattrapage, en France, durant ce premier quart de XXIᵉ siècle. Qu’en est-il aujourd’hui ?

Éric Tariant
3 septembre 2026
Partagez
ORLAN, Le Baiser de l’artiste, 1977, photographie argentique, dans l’exposition «elles@centrepompidou», Centre Pompidou, Paris, 2009. © ORLAN. Courtesy du Centre Pompidou. Photo Hervé Veronès

ORLAN, Le Baiser de l’artiste, 1977, photographie argentique, dans l’exposition «elles@centrepompidou», Centre Pompidou, Paris, 2009. © ORLAN. Courtesy du Centre Pompidou. Photo Hervé Veronès

Commissaire d’exposition et critique d’art, diplômée de l’École nationale supérieure des arts décoratifs, à Paris, Anne Bourrassé raconte dans son livre Les Refusées (Seuil, 2026) qu’elle pensait sincèrement que Rosa Bonheur était le nom d’une guinguette du parc parisien des Buttes-Chaumont – et non celui d’une peintre majeure, laquelle a donné ses lettres de noblesse à l’art animalier qu’elle a érigé au rang de la peinture d’histoire. « Sa notoriété de son vivant était immense, écrit l’auteure de l’ouvrage qui évoque les questions de genre dans sa discipline. Et pourtant, à aucun moment, dans aucun lieu – musée, salle de classe, livre, écran, branché, ouvert, projeté – et alors que j’avais suivi plus de dix années de cours d’histoire de l’art, je n’avais entendu son nom. » Comme la peintre animalière, icône de l’émancipation féminine et pionnière de la défense de la cause animale, des milliers d’artistes sont, aujourd’hui, inconnues du public, faute de figurer dans des manuels d’histoire de l’art et d’avoir été montrées dans des expositions. Elles ont été invisibilisées, effacées, comme l’a été le mot « peintresse », apparu au XIVᵉ siècle, avant d’être écarté, au milieu du XVIIᵉ siècle, par l’Académie française.

Du succès à l'oubli

C’est bien d’un processus d’effacement qu’il s’agit, car nombre d’entre elles furent renommées à leur époque avant de disparaître des récits. C’est le cas, par exemple, d’Artemisia Gentileschi qui fut une peintre connue et prospère dans l’Italie du XVIIᵉ siècle. Après sa mort, en revanche, son œuvre tomba dans l’oubli, quand elle ne fut pas attribuée à d’autres artistes telle la version de 1612 de son tableau Judith décapitant Holopherne qui fut considérée comme étant de la main de Caravage. Il en fut de même pour Suzanne Valadon, laquelle, l’esprit d’indépendance chevillé au corps, aimait faire voler en éclats les conventions. Elle fut la première femme à oser le nu masculin peint de face. Soutenue par Edgar Degas, elle réalisa sa première exposition de dessins en 1894, à la Société nationale des beaux-arts, le grand Salon officiel de l’époque. Elle vendit alors ses œuvres dans deux galeries, celles de Le Barc de Boutteville et d’Ambroise Vollard en compagnie des Nabis notamment. Née d’un père russe et d’une mère polonaise, Tamara de Lempicka, quant à elle, fut une des portraitistes les plus en vogue pendant l’entre-deux-guerres. Elle sombra pareillement dans l’anonymat après son départ pour les États-Unis au début de la Seconde Guerre mondiale.

Que dire de celles qui furent pillées par leurs condisciples masculins ? Citons Janet Sobel, inventeuse du dripping, technique reprise à son compte par Jackson Pollock qui éclipsa totalement celle lui ayant ouvert la voie ; ou Charlotte Perriand, dont certains brevets furent accaparés par Le Corbusier qui s’en attribua la paternité. Le processus s’est véritablement établi au milieu du XXᵉ siècle, soutient Camille Morineau, historienne d’art spécialiste du sujet. « La grande période d’effacement est celle des décennies 1940 à 1970, souligne-t-elle. À ce moment, l’histoire de l’art s’incarne dans des musées dirigés par des hommes. Elle est écrite par des hommes qui ne parlent, dans les manuels et dans leurs cours d’histoire de l’art, laquelle devient alors une discipline, que de leurs congénères mâles œuvrant au sein des mouvements d’avant-garde. C’est cette histoire, occultant complètement les artistes femmes, qui commence à entrer dans les livres. » Ainsi, Ernst Gombrich n’en cite aucune dans la première édition de sa célébrissime Histoire de l’art parue en 1950.

Camille Morineau a fondé Aware (Archives of Women Artists, Research and Exhibitions) en 2014, de façon à rendre visibles les artistes femmes du XXᵉ siècle par le biais d’un site Internet, d’un magazine, de colloques et d’autres événements. « La pulsion artistique anime autant les hommes que les femmes, reprend la conservatrice du patrimoine. Mais ces dernières ont eu beaucoup plus de mal à faire connaître leurs œuvres. Au XXᵉ siècle, elles ont rarement eu la chance de pouvoir les présenter et de bénéficier de publications. » « Cette méconnaissance a des implications très fortes sur la présence des femmes dans les manuels d’histoire de l’art, dans les musées et sur le marché de l’art. Ne pas montrer un travail se répercute sur sa valeur. Plus on connaît celui d’un ou d’une artiste, plus il sera médiatisé et plus il prendra de la valeur », explique-t-elle.

On trouve quelque 1 500 biographies de femmes artistes sur le site Internet d’Aware. Trois nouvelles notices sont publiées chaque semaine ainsi qu’un article de recherche de format plus universitaire. Le prix Aware récompense tous les ans une artiste émergente et une autre pour sa carrière. En début d’année, l’association a rejoint le Centre Pompidou qui lui permettra d’inscrire son travail dans la durée.

« La grande période d’effacement est celle des décennies 1940 à 1970. »

Niki de Saint Phalle, La Mariée, 1963, sculpture en grillage, plâtre, dentelle encollée et jouets peints, dans l’exposition «elles@centrepompidou», Centre Pompidou, Paris, 2009. Courtesy du Centre Pompidou. Photo Hervé Veronèsee

La banalisation d’un système d’inégalités

C’est aussi Camille Morineau qui a mis en place en 2009, avec cinq collègues du musée national d’Art moderne¹, l’accrochage « elles@centrepompidou » entièrement consacré aux artistes femmes, à une époque où celles-ci étaient peu montrées. Pendant vingt et un mois, le public a pu découvrir, parmi les collections permanentes de l’institution, une sélection de 1 000 œuvres de 150 femmes, lesquelles avaient été, pour ainsi dire, escamotées. « J’ai observé, en préparant l’exposition, qu’il y avait dans le fonds beaucoup d’artistes femmes intéressantes et d’un haut niveau, poursuit la commissaire. Cela nous a permis d’organiser un parcours de l’histoire de l’art uniquement à partir de leur travail. En revanche, il y avait très peu d’informations sur elles. »

Cet événement a été un tournant. Dans son sillage, les musées français ont multiplié les expositions, monographiques ou collectives, consacrées aux seules femmes : « Peintres femmes, 1780-1830. Naissance d’un combat » au musée du Luxembourg et « Elles font l’abstraction » au Centre Pompidou, en 2021, à Paris ; « Où sont les femmes ? » au Palais des Beaux-Arts de Lille en 2023 ; de son côté, le Musée national Picasso-Paris a mis en avant des figures comme Orlan (en 2022), Faith Ringgold (en 2023) ou Sophie Calle (en 2023-2024).

Mais, s’interrogent certains, en isolant les femmes dans des accrochages spécifiques, ne risque-t-on pas de les placer dans une forme de « ghetto » ? « Il y a eu une vraie transformation ces quinze dernières années, plaide Camille Morineau. Un écosystème s’est créé. Les galeries les montrent et les vendent. Le sujet est désormais porté dans les milieux universitaires où des thèses sont écrites. Les institutions, de leur côté, tentent de rattraper leur retard en acquérant des pièces pour leurs collections permanentes. »

Le mouvement de compensation s’annonce cependant long, compte tenu du retard accumulé. Les œuvres réalisées par des femmes ne représentent en effet que 6,6 % de l’ensemble conservé dans les collections publiques françaises, comme l’atteste Joconde, le catalogue des collections des musées de France. Elles ne sont que 30 % à être exposées dans les fonds régionaux d’art contemporain, seulement 20 % au Centre Pompidou entre 2014 et 2021, et 23 % dans les galeries d’art. Et les femmes artistes perçoivent 43 % de revenus de moins que leurs homologues masculins. « On constate la banalisation d’un système d’inégalités et d’une forme de violence qui se manifeste dès le stade des études, dans les écoles d’art. Il y a eu, heureusement, des prises de conscience avec l’arrivée du mouvement MeToo en France », soutient Anne Bourrassé, laquelle ne nie pas, pour autant, cette « véritable dynamique de rattrapage ».

  1. Cécile Debray, Quentin Bajac, Valérie Guillaume et Emma Lavigne.
EnquêteFemmes artistesMusées et institutionsHistoire de l'art
Partagez
Abonnez-vous à la Newsletter
Informations
À propos du groupe The Art Newspaper
Contacts
Politique de confidentialité
Publications affiliées
Cookies
Publicité
Suivez-nous
Instagram
Bluesky
LinkedIn
Facebook
X
Ce contenu est soumis à droit d'auteurs et copyrights

À lire également

ExpositionsAvant-Première
13 février 2024

Des œuvres inédites de Sonia Delaunay bientôt exposées à New York

Peintures, créations de mode, mobilier ainsi qu’un journal personnel de 1967 jamais présenté au public figurent parmi les pièces de l’exposition que s’apprête à consacrer le Bard Graduate Center à l’artiste et designer originaire d’Odessa.

Sophia Kishkovsky
Festival de l'histoire de l'artActualité
4 juin 2026

L’histoire de l’art dans tous ses états

Pour sa 15e édition, le Festival de l’histoire de l’art, qui se tient du 5 au 7 juin 2026 à Fontainebleau, braque ses projecteurs sur le Maroc et sur la mode.

Camille Viéville
TribuneOpinion
28 décembre 2024

Vers de nouvelles narrations de l'art au musée

« Il convient d’interroger les nouvelles histoires du XXe siècle que les musées nous livrent », observe la maître de conférences et conservatrice Devika Singh.

Devika Singh
ExpositionsCritique
24 avril 2025

Artemisia Gentileschi, humaine, tellement humaine

Le musée Jacquemart-André, à Paris, met en lumière la peintre baroque italienne. Reconnue en son temps puis oubliée, l’artiste « redécouverte » voit son apport à l’art et son histoire réévalué.

Camille Viéville