Le Festival de l’histoire de l’art a été créé en 2011 par Frédéric Mitterrand, alors ministre de la Culture, sur le modèle des Rendez-vous de l’histoire de Blois. L’événement, sous le patronage scientifique de l’Institut national de l’histoire de l’art, est gratuit et ouvert à tous. Il met à l’honneur chaque année un pays et un thème transversal (le sport, le climat, etc.). Il se déroule, à seulement trois quarts d’heure de train de Paris, au château de Fontainebleau et dans des lieux partenaires situés aux alentours, en Seine-et-Marne, tels que le cinéma Ermitage et la médiathèque municipale, à une encablure du célèbre monument, mais aussi le musée départemental des Peintres de Barbizon ou le Château-Musée de Nemours. Pendant trois jours, la cité bellifontaine – 15 000 habitants – accueille ainsi professionnels, étudiants et grand public ; la fréquentation, autour de 15 000 festivaliers lors des premières éditions, avoisine désormais les 40 000 visiteurs.
Métamorphose d’une discipline
Cette augmentation de plus de 250 % de participants en quelques années prouve l’intérêt suscité par l’histoire de l’art, une discipline en pleine mutation. Ses acteurs (universitaires, conservateurs, éditeurs, etc.) ont longuement livré, pour des raisons idéologiques aujourd’hui bien connues et analysées, le récit d’une histoire amputé de pans entiers de la création artistique, en délaissant notamment la production extraoccidentale et le rôle des femmes. Parallèlement, ces mêmes acteurs sont longtemps restés attachés à la notion séculaire d’arts « majeurs » (peinture, sculpture, architecture), au mépris des arts décoratifs, des pratiques artisanales ou de certains domaines de la culture visuelle de masse comme la bande dessinée, le cinéma ou le jeu vidéo. Cette année, plus que les précédentes, le choix du pays invité, le Maroc, et celui du thème principal, la mode, reflètent donc le déplacement du champ d’études vers des sujets autrefois occultés.
Le succès croissant de l’événement traduit peut-être aussi le besoin du public d’acquérir des clés de lecture et de décryptage des œuvres, de leurs contextes de production, de diffusion et de réception, afin d’appréhender la complexité d’un monde toujours plus saturé d’images, vraies ou fausses, anciennes ou récentes, matérielles ou numériques, réelles ou artificielles. Avec quelque 300 conférences, tables rondes, concerts, expositions, projections, rencontres professionnelles et étudiantes, débats et visites guidées, cette édition célèbre donc l’histoire de l’art sous de multiples formes.
Pour la première fois depuis sa création, le Festival invite un pays du continent africain. Il offre l’occasion de se pencher non seulement sur la richesse de l’histoire et de l’héritage culturel marocains, mais aussi sur l’actualité de la recherche et sur la scène artistique contemporaine : « Le Maroc est particulièrement dynamique dans le domaine culturel, avec la création assez récente [en 2011] de la Fondation nationale des musées [à Rabat], la structuration des collections nationales et la constitution de nouveaux établissements, dont certains ne sont pas encore ouverts, précise Sophie Goetzmann, chargée de programmation de l’événement. Pour le Festival, il y a cette idée de décentrer l’histoire de l’art vers des géographies qui demeurent malheureusement moins abordées dans les expositions et dans les universités françaises. »

Mausolée du sultan Moulay Ismaïl, 1703, Meknès, Maroc. Photo Rémi Jouan
Plein feu sur le Maroc
Ainsi, Salima Naji, figure majeure de l’architecture durable et vernaculaire, est invitée à prononcer le 5 juin la conférence inaugurale intitulée « Cultures matérielles, cultures immatérielles, de l’importance des lieux. Enraciner les mémoires aujourd’hui ». Elle y évoquera notamment le travail de restauration du bâti ancien – greniers à blé, zawiyas (édifices religieux populaires) et synagogues – dans la région du Haut Atlas et dans les oasis. « Salima Naji se rend régulièrement dans les communautés locales où elle a appris les méthodes de construction des bâtiments, parfois pluriséculaires, conçus pour préserver les denrées des fortes chaleurs ou résister aux séismes, explique Sophie Goetzmann. Ce sont des architectures très utiles pour repenser l’avenir. Inversement, Salima Naji transmet ses connaissances techniques aux habitants et finance certains projets. C’est un échange. Elle est très précieuse pour le patrimoine marocain. »
La conférence de clôture du Festival, le 7 juin, offrira quant à elle l’opportunité d’entendre la plasticienne Amina Agueznay au sujet de son installation monumentale Asetta, actuellement présentée dans le Pavillon marocain à la Biennale internationale d’art contemporain de Venise. Ce terme berbère, qui désigne un tissage rituel, permet à l’artiste de rappeler l’importance d’une mémoire commune, à travers un savoir artisanal et sa transmission au gré des générations. L’œuvre s’inscrit dans une recherche menée par Amina Agueznay depuis plus de deux décennies sur les artisanats textiles, la vannerie, la bijouterie traditionnels et les gestes qu’ils nécessitent. Dans sa manière d’occuper l’espace, Asetta fait aussi référence à l’architecture traditionnelle du Maroc, où la tension entre le public et le privé, le sacré et le profane, le passé et le futur est particulièrement prégnante. « Amina Agueznay est une des premières artistes contemporaines à se tourner vers l’artisanat marocain et l’incroyable réservoir artistique qu’il représente, souligne Sophie Goetzmann. Chez elle, il y a un double mouvement de création et de patrimonialisation de traditions qui se perdent. »
Entre ces conférences inaugurales et de clôture, de nombreux événements s’attarderont sur les recherches archéologiques récentes (« Étude du site archéologique de Volubilis » par Ahmed Skounti, Zoubir Chattou et Séverine Blenner-Michel), les mythes de l’orientalisme (« Le langage des tissus marocains chez les Fortuny » par Laura Jiménez Izquierdo et Manon Larraufie-Serroukh), les effets de la colonisation (« Les photographies coloniales au Maroc » par Annabelle Lacour) ou encore l’art contemporain marocain (« Les femmes et l’art au Maroc » par Nadia Sabri ; « Art contemporain et artisanat » par Meriem Berrada). À ces discussions s’ajoutent des concerts (Black Koyo #3000), des performances (Yoriyas), des expositions (Leila Alaoui, M’hammed Kilito) sans oublier des projections – de Morocco (1930) de Josef von Sternberg et Othello (1952) d’Orson Welles à Haut et fort (2021) de Nabil Ayouch et Le Bleu du caftan (2022) de Maryam Touzani, prix de la critique internationale FIPRESCI du Festival de Cannes.
L’autre versant de la programmation porte sur les liens entretenus par l’art et la mode, comprise comme phénomène culturel multiple. « La mode est un objet d’études qui a longtemps été marginalisé dans le domaine de l’histoire de l’art, mais qui bénéficie aujourd’hui d’une institutionnalisation et d’une légitimation importantes, rappelle Sophie Goetzmann. Le choix de cette thématique est une très belle reconnaissance pour l’histoire de la mode. »
En effet, chercheurs et conservateurs s’intéressent davantage au vêtement – au-delà de sa simple iconographie –, comme le montrent les études consacrées à la garde-robe de Frida Kahlo dès 2008 et de Georgia O’Keeffe, ainsi que des expositions, comme « S’habiller en artiste. L’artiste et le vêtement » au Louvre-Lens en 2025 ou « L’Étoffe de l’artiste » au musée Bourdelle, à Paris, à la rentrée 2026. Le Festival proposera une réflexion sur l’enseignement de l’histoire de la mode, l’influence du Japon sur la création européenne, l’habit à l’âge du bronze, les enjeux queer du vêtement ou encore les liens entre mode et psychanalyse. Quant au cinéma Ermitage, il projettera les formidables Falbalas (1944) de Jacques Becker, Qui êtes-vous, Polly Maggoo ? (1966) de William Klein, Blow-Up (1966) de Michelangelo Antonioni et Model (1980) de Frederick Wiseman.
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Festival de l’histoire de l’art, 5-7 juin 2026, château de Fontainebleau et divers lieux en Seine-et-Marne.



