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Reportage

Valérie Belin choisit « Magasin, avenue des Gobelins » d'Eugène Atget

À l’occasion de sa rétrospective aux Franciscaines, à Deauville, la plasticienne révèle son admiration pour l’œuvre du célèbre photographe de Paris et son rapport à la vitrine comme mise en scène des corps.

Propos recueillis par Marc Donnadieu
11 mars 2026
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Valérie Belin. © Louise Lenepveu. Courtesy de la galerie Nathalie Obadia Paris/Bruxelles

Valérie Belin. © Louise Lenepveu. Courtesy de la galerie Nathalie Obadia Paris/Bruxelles

L'objet de...

Chaque mois, dans le mensuel The Art Newspaper édition française, des personnalités nous présentent un objet qui leur est cher et nous dévoilent leur relation intime et particulière à cette œuvre d'art.

J’ai vu pour la première fois Magasin, avenue des Gobelins au Ludwig Museum, à Cologne, et cette photographie m’a immédiatement interpellée. L’œuvre d’Eugène Atget, que je connais depuis très longtemps, est particulièrement dense, complexe et significative. En extraire une seule image est donc difficile, et j’ai hésité avec d’autres clichés, en particulier ceux de cours parisiennes quasi abstraites. Celle-ci s’est imposée par la présence du mannequin, lequel est l’un de mes thèmes récurrents et fondateurs, et par celle de la vitrine comme lieu d’exposition de la marchandise.

À la surface des choses

Magasin, avenue des Gobelins est une œuvre importante dans le parcours d’Eugène Atget. Il est à la fin de sa vie – le cliché date de 1925, le photographe meurt deux ans après –, et c’est sa première concession à la modernité, car son sujet, la vitrine du grand magasin, est récent. Dans cette image, on perçoit également une influence du surréalisme à travers la présence du mannequin, du parapluie, des étiquettes, des chiffres... On peut se demander si Eugène Atget n’a pas été encouragé par les surréalistes à faire une photographie plus libre, plus moderne. C’est donc une œuvre très poétique, où l’on capte l’essence, la vibration, le changement d’une époque au tournant des XIXe et XXe siècles.

Au travers de cette photographie, on sent que l’on va accorder la même valeur à la marchandise qu’à l’humain, qu’il ne va plus y avoir de différence. C’est le passage de l’étalage à la vitrine : sur l’étalage, il n’y a pas de mise en scène, il n’y a pas d’illusion, c’est juste une accumulation d’objets ; dans la vitrine, ces mannequins, ces femmes mi-objets, mi-humaines sont des corps en exhibition. Le mannequin, c’est nous, c’est vraiment nous ! C’est ce qu’évoque Walter Benjamin dans son livre sur les passages parisiens [Das Passagen-Werk, ouvrage non achevé, publié à titre posthume en allemand en 1982, et paru en français en 1989, sous le titre Paris, capitale du XIXe siècle] : les objets y sont scénographiés dans les vitrines comme des fantasmagories. La vitrine, c’est un spectacle de fantômes !

À mes débuts, j’ai réalisé de nombreuses œuvres dans les lieux mêmes de la consommation, ainsi mes premières photographies de verre, d’argenterie, de miroir des années 1990. Mais, quand j’ai photographié pour la première fois des mannequins, en 2003, j’ai voulu jouer sur l’objet en que tel, plutôt que sur sa mise en scène, et surtout sur ses qualités hyperréalistes. J’ai précisément pris en photo des mannequins d’une marque londonienne, Adel Rootstein, qui était alors considérée comme la Rolls-Royce des mannequins réalistes. Ils étaient en effet fabriqués à partir de moulages de parties du corps de vraies femmes [entre autres Twiggy, Joan Collins ou Cher], afin d’atteindre des corps hybrides mais parfaits. Car chacun gardait une forme de personnalité, une singularité propre au prénom qu’on leur avait donné. Je cherchais là à me situer entre l’humain et l’objet, à photographier la surface des choses. Je m’en tenais à cette surface des choses.

Eugène Atget, Magasin, avenue des Gobelins, 1925, tirage sur papier argentique gélatineux, The Museum of Modern Art, New York.

Courtesy du MoMA

Tout est devenu faux

Dans le cas des mannequins d’Eugène Atget, on a l’impression, de loin, d’apercevoir de très belles femmes ; de près, on ne voit que des artefacts. On remarque que tout est peint à la main, les yeux, les sourcils, que le grain de peau est trop parfait. Et, tout à coup, le faux remonte à la surface. On retrouve cela dans mes Still Life de 2014 – pour lesquelles j’ai reçu le prix Pictet : ce sont autant d’images du nouvel ordre du monde régi par la surconsommation. D’un côté, elles sont composées de manière très classique, comme les natures mortes d’abondance du XVIIe siècle, de l’autre, elles ne sont constituées que d’objets en plastique, de simulacres. Par effet de comparaison, on se rend assez vite compte que rien ne va plus : tout est devenu faux, alors qu’avant tout était vrai. Et, de plus, tout est devenu indestructible. Ces images-là, ce sont un peu des immondices.

Mais l’un des grands sujets de mon œuvre reste cette façon dont les corps se transforment en images. Les mannequins dans la vitrine d’Eugène Atget sont tous semblables, comme si c’était la duplication d’une même femme. Tous les êtres humains que j’ai photographiés au départ, par une adhérence telle à un stéréotype, s’annulent eux-mêmes, s’anonymisent, ne deviennent qu’une pure image : les Bodybuilders [série de 1999] miment la beauté parfaite de la sculpture antique ; les sosies de Michael Jackson [série de 2003] veulent imiter le double mimétisme qu’a opéré le chanteur lui-même vis-à-vis du modèle de la beauté blanche et de celle de la femme... Cette quête d’adhérence à un modèle est vaine. Elle ne provoque que la destruction, tout y part en morceaux, littéralement !

Pour mes séries les plus récentes, j’ai fait appel à de très jeunes mannequins d’agence avec lesquelles je viens véritablement créer des personnages de toutes pièces [par exemple All Star (2016), Painted Ladies (2017) ou Heroes (2023)], en les maquillant intégralement, en les habillant d’une certaine manière, en leur mettant une perruque. Il n’y a plus aucune surface qui est restée naturelle. Ce sont vraiment des créations fictionnelles de laboratoire grâce à la photographie et à la peinture, parce que, là, le maquillage est l’équivalent de la peinture. Elles deviennent des allégories sur les mythologies actuelles de la marchandise. Ces dernières sont toutes engendrées par notre société de consommation dans laquelle tout ce qui prime est l’objet, l’image, le stéréotype...

Dans la série des Painted Ladies [2017], ce qui est poignant, c’est ce paradoxe entre l’absence d’expression des figures féminines, le côté inanimé de leur visage, et l’expressivité des touches de maquillage, qui devient la métaphore de la vivacité de leur pensée et de leur résistance face à cette contrainte de l’immobilité. Dans toutes mes photographies, un paradoxe est à l’œuvre : c’est comme si je mettais une loupe sur ce qui cloche.

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« Valérie Belin. Les choses entre elles », du 24 janvier au 28 juin 2026, Les Franciscaines, 145 b, avenue de la République, 14800 Deauville.

L'objet deValérie BelinEugène AtgetFranciscaines de DeauvillePhotographiePortrait
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