Le visage dissimulé par l’objectif de son Nikon, Jean-Philippe Toussaint apparaît tel un cyclope sur la couverture de L’Instant visible. C’est un livre photographique bien étrange qui se cache derrière cet œil. Que tient-on vraiment entre les mains ? Un recueil littéraire parsemé d’images ou un album de photographies richement légendé ?
La nature singulière de l’ouvrage de l’écrivain belge s’explique sans doute par sa genèse. En 2017, l’auteur, publié aux Éditions de Minuit, fait part à Xavier Barral de son souhait de réaliser un livre à partir de ses photographies, depuis ses premiers clichés adolescents – pris avec son Instamatic Kodak – jusqu’à ceux des années 2000, de Bruxelles à Kyoto en passant par Venise et New York. Le romancier glisse ses photographies dans des enveloppes krafts qui finissent dans une valise confiée à l’éditeur. Mais le décès de Xavier Barral en 2019 puis la pandémie due au Covid-19 figent durablement le projet. « Le concept de départ, qui était de concevoir un ouvrage introuvable à travers mes images, était devenu réalité, constate Jean-Philippe Toussaint. Le livre était réellement introuvable. » Avec le temps, comme une petite pousse qui reprend après le passage de l’hiver, l’idée a germé de nouveau et s’est enfin développée à l’été 2025. Le résultat est une interrogation sur le regard, un récit subjectif visuel et littéraire en trente-six poses, dans lequel les mots s’effacent peu à peu au profit des images.
« La page blanche du photographe »
Jean-Philippe Toussaint, par ailleurs cinéaste, a toujours été considéré comme un écrivain très visuel. Appareil au poing, se sent-il pleinement photographe ? « Toute personne qui possède un smartphone fait des photographies, établit-il. Être photographe implique une conscience et une réflexion. Le moment où je me suis senti photographe constitue la colonne vertébrale de mon livre. C’est une sorte de parenthèse que je délimite à peu près entre 1996 et 2002, alors que je prends des clichés de nuit en Asie, avec mon Nikon. »
Le déclic a lieu à Kyoto, plus précisément au bar Hachimonjiya, lors de sa résidence à la Villa Kujoyama en 1996. Dans la pénombre du troquet, le Belge observe comment, depuis son comptoir, le patron Kai Fusayoshi saisit ses clients avec son appareil. Dans L’Instant visible, il raconte : « C’est lui qui m’a appris à ne pas craindre l’obscurité, à faire des photographies en 125 ASA avec des sources de lumière très faibles, sans pour autant “pousser” la pellicule, avec des temps de pose très longs, et, à l’arrivée, un noir et blanc fortement contrasté, des effets de flou, un tremblé dans le visage du modèle, et la main du photographe qui s’efforce de ne pas bouger en appuyant sur le déclencheur. » Et d’ajouter : « Cela aura été la grande leçon de Kyoto – ma nuit de Kyoto –, ne pas avoir peur du noir, ni de l’ombre, ni de la nuit. La nuit, c’est la page blanche du photographe. »

Photographie de Jean-Philippe Toussaint publiée dans L’Instant visible, Paris, Atelier EXB, 2025.
© Jean-Philippe Toussaint. Courtesy d’Atelier EXB
Jean-Philippe Toussaint est né à Bruxelles en 1957. « J’appartiens à une génération pour laquelle la photographie était importante. Elle était pratiquée par ceux qui avaient une fibre artistique, ceux qui écrivaient ou voulaient faire du cinéma. » Il poursuit : « J’avais un agrandisseur chez moi et je développais mes photographies dans la salle de bains – j’ai appris avec un ami. Quelques clichés de cette époque ont survécu – je parle de ces “survivants” dans mon livre. » « J’ai retrouvé un petit paquet, une quinzaine de photographies complètement délavées. Elles sont peut-être mal tirées, mais elles ont un caractère », affirme-t-il.
Une des toutes premières images prises par le jeune Jean-Philippe déroute. Réalisée au début des années 1970, avec un modeste Instamatic, elle figure une sorte de mannequin reposant sur le sol, portant des habits, un masque, une veste de surplus américain, de vieilles sandales, lequel, devant la porte de sa chambre d’adolescent, se tire une balle dans la tête. « J’ai retrouvé une pellicule d’images très construites, avec des cadrages vraiment bizarres, comme des installations, se remémore-t-il. Pas vraiment ce que l’on attend de la part d’un garçon de 14-15 ans. À l’époque, je dessinais beaucoup. La création passait pour moi plus par l’image, le dessin et la peinture que par l’écriture. »
Ses parents sont des intellectuels, des littéraires. Le père est journaliste, rédacteur en chef du Soir, la mère libraire. « J’ai grandi au milieu des livres, mais mes parents avaient des amis peintres, précise-t-il. Parmi eux se trouvait Ramón Alejandro, un artiste d’origine cubaine. Ma famille avait quitté Bruxelles pour Paris. Je me suis rendu plusieurs fois dans son atelier près de la place de la République. Ramón m’a appris les rudiments : préparer la toile, mélanger les couleurs... Il peignait des machines volantes, un peu lunaires. »
« Écrire certes, mais pour écrire quoi ? »
Dans les pages de L’Instant visible, Jean-Philippe Toussaint a dessiné à la craie grasse deux appareils, l’Instamatic Kodak et son Nikon. « La peinture et le dessin m’ont beaucoup attiré quand j’étais adolescent, commente-t-il. J’aurais pu poursuivre sur ce chemin, devenir peintre. Je faisais des choses abstraites, assez sombres, un travail avec des carrés. La recherche conceptuelle m’intéressait aussi. D’une certaine façon, il en reste des traces dans ce que j’écris. »
Les peintres peuplent ses livres. Dès La Salle de bain, son premier roman, paru en 1985, il fait référence à Piet Mondrian (« un choc intellectuel et conceptuel qui m’a profondément marqué », confie-t-il), à Hans Hartung et à Chaïm Soutine. Mark Rothko apparaît, lui, dans L’Appareil-photo (1989), tandis que le photographe Robert Mapplethorpe s’immisce dans Fuir (2005). À chaque passage à Paris, Jean-Philippe Toussaint court les expositions et les foires. « Ma femme a dirigé le Frac Corsica [à Corte]. Nous avons des amis artistes : François Curlet, Michel François, Ann Veronica Janssens... Les écrivains familiers de l’art contemporain ne sont pas si répandus. » Et d’ajouter : « Comme dans l’art contemporain, ce qui compte pour moi, ce n’est pas tellement la réalisation de l’œuvre, c’est sa conceptualisation. Écrire certes, mais pour écrire quoi ? » À en juger par le nombre de romans qui s’amoncellent à chaque rentrée littéraire, tout le monde ne se pose pas la question.
En 2012, il imagine, au musée du Louvre, à Paris, l’exposition « Livre/Louvre », où il associe photographies, vidéos, installations et performances pour « évoquer le livre sans passer par l’écrit ». Jean- Philippe Toussaint se démarque de ses confrères en se nourrissant des arts plastiques. Il rappelle ainsi, et pas seulement par l’écriture, les démarches de ses aînés Samuel Beckett et Alain Robbe-Grillet. Le premier était proche du peintre Bram van Velde, le second a collaboré avec Robert Rauschenberg.
Chez les Toussaint, l’art est visiblement une affaire de famille. Sa sœur, Anne-Dominique, a ouvert, dans le 3e arrondissement de Paris, la Galerie Cinéma. Après des études de graphisme et de typographie, sa fille Anna Toussaint Santandrea s’est orientée vers la céramique. Son épouse Madeleine Santandrea, quant à elle, a inauguré début 2025 l’espace Chapitre XII, à Bruxelles, dans l’ancienne librairie du même nom que tenait Monique Toussaint, la mère de Jean-Philippe. « La maison a été construite par mon arrière- grand-père maternel. Pendant quarante ans, ma mère a dirigé ce lieu culturel bruxellois important. Elle invitait beaucoup d’auteurs. C’était très vivant, se souvient-il. Depuis sa mort [en mai 2023], l’espace était fermé. Il a d’abord rou- vert partiellement en 2025 pendant PhotoBrussels. » Pour la 10e édition du festival de photographie, Chapitre XII accueille les visions marines minimalistes de Patrick Bock (« Patrick Bock. The Sea », du 24 janvier au 22 février 2026, Chapitre XII, avenue des Klauwearts 12, 1047 Ixelles, instagram.com/galeriechapitre12).
Reste enfin à résoudre la question de l’autoportrait, celui qui orne la couverture et tous les autres. « L’autoportrait, c’est vraiment l’endroit idéal pour interroger la photographie, estime Jean-Philippe Toussaint. On est obligé de mener une réflexion sur ce que l’on est en train de faire. Sinon, autant faire un selfie. L’autoportrait met en jeu la personnalité de celui qui le fait. On est à la fois le modèle, le photographe et le spectateur. »
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Jean-Philippe Toussaint, L’Instant visible, Paris, Atelier EXB, 2025, 216 pages, 100 photographies couleur et noir et blanc, 45 euros.




