En 1925, Pierre Bonnard achetait Le Bosquet, une demeure située sur les hauteurs du Cannet, où il allait travailler durant les vingt dernières années de sa vie. Il y fit aménager une salle de bains, avec une baignoire (encore rare à l’époque et témoignant d’un certain standing) et l’eau courante, ainsi qu’un atelier doté d’une verrière, qui lui inspira notamment L’Atelier au mimosa, chef-d’œuvre de ses dernières années, exceptionnellement prêté par le Centre Pompidou pendant sa fermeture.
Comme Monet, Bonnard s’est créé les motifs qu’il ne cessera plus de peindre. Tout d’abord, la salle de bains. C’est le lieu de Marthe, de ses onguents, de ses ablutions auxquelles elle accordait beaucoup d’importance et de soin. « Elle a, depuis toujours, le besoin de se savonner, de s’étriller, de se frictionner, avec une méticuleuse volupté des heures entières. Quand elle sera parvenue au seul luxe de ses rêves : l’eau qui court dans une vraie salle de bains, Pierre trouvera le moyen […] de transformer les ensembles sanitaires, la tuyauterie, le carrelage neuf, le tabouret blanc, les revêtements d’agressive céramique en décors irisés de féerie », écrit Annette Vaillant dans le catalogue.
Dans une scénographie des plus élégante, se succèdent des tableaux d’une beauté étrange. Dans La Cheminée, Marthe observe son corps nu, un bras replié derrière la tête, face au miroir. Derrière elle, un second miroir lui renvoie son reflet de dos. Si un témoin de la scène avait été présent (le peintre, par exemple), il aurait dû, lui aussi, apparaître dans le reflet. Or, Marthe est seule. Cet espace est celui de son intimité, le lieu d’observation de son corps et de ses postures. Effets de glaces repose sur le même principe, cette fois revendiqué jusque dans le titre : le reflet de Marthe la montre courbée, prête à entrer dans son tub.
À travers les variations qu’il consacre à ce thème, Pierre Bonnard adopte son regard. DansNu de profil, Marthe observe son sein droit. Dans un autre tableau, elle se coupe les ongles des pieds. À nouveau devant la cheminée, nue mais chaussée de ses talons, on la devine en train d’effectuer des exercices pour maintenir sa poitrine. Dans le fabuleux Nu accroupi au tub du musée d’Orsay, elle procède à ses ablutions. Bonnard multiplie les études. Celles issues notamment de la Collection de Bueil & Ract-Madoux donnent un aperçu du travail minutieux de Bonnard pour trouver la posture la plus adéquate.
Mais où réside la modernité du peintre ? Si celle-ci suppose nécessairement une rupture avec le sujet et la figuration, Bonnard, de fait, ne serait pas moderne. Il assume d’ailleurs pleinement son attachement au réel : « Il faut toujours avoir un sujet, et surtout il faut, je crois, toujours garder un pied sur terre, ne pas perdre contact avec le monde des êtres et des choses. ».

Pierre Bonnard, Nu dans la baignoire, 1925, gouache, aquarelle et crayon sur papier. Collection particulière. © Michael Cullen
Son tort serait alors de ne pas avoir appartenu aux mouvements d’avant-garde de son époque : le cubisme, les débuts de l’abstraction… Mais, la modernité se mesure aussi (et surtout) aux recherches que mène un artiste. Chez Bonnard, la salle de bains devient un véritable laboratoire d’observation, où se poursuivent les variations de la lumière selon l’heure du jour. L’obsession de Claude Monet était son jardin japonais. Celle de Pierre Bonnard sera la salle de bains. Il capte, sur les surfaces de céramique, les carreaux de faïence des murs ou la porcelaine de la baignoire, toutes sortes de reflets, où le bleu, l’orange, le vert et le blanc se superposent et s’enchevêtrent en effets de nacre et d’opale. À l’opposé d’un monochrome de Malevitch, Nu dans la baignoire, issu d’une collection privée, est un véritable gala de couleurs que les surfaces des objets comme celles du corps réfléchissent et absorbent sur un seul et même plan. Dans Dans la salle de bains, Bonnard nous place au plus près de l’expérience de Marthe. À l’intérieur même de la baignoire qui oblitère une grande partie du champ visuel, le visiteur adopte le point de vue le plus intime qui soit : non pas celui d’un observateur regardant Marthe dans son bain, mais celui de Marthe elle-même, depuis l’intérieur du tub. Son corps disparaît parce que nous l’habitons : nous voyons ce qu’elle voit, depuis l’endroit même où elle se trouve. Nous sommes Marthe. L’eau nous encercle, les sons se réverbèrent et le plafond s’irise de tons roses. À lui seul, ce tableau justifie la visite.
Cette immersion se retrouve dans L’Atelier au mimosa, où intérieur et extérieur s’interpénètrent au point qu’on ne saurait dire s’il s’agit d’un atelier-paysage ou d’un paysage-atelier.
Le jaune des mimosas envahit la partie droite de la toile comme un soleil qui inonderait une pièce de lumière, tandis qu’une teinte abricot gagne les murs de l’atelier. Jean Clair parlait de ce tableau comme d’un « prétexte à un cataclysme lumineux, à une sorte d’éruption solaire ». Une dizaine de dessins et d’esquisses documentent le long travail de Bonnard de 1939 à 1946. L’atelier n’est plus seulement le lieu où il peint le paysage, il devient le paysage même.
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« Bonnard intime. Les Toilettes de Marthe », jusqu’au 31 octobre 2026, Musée Bonnard, 16 boulevard Sadi-Carnot, 06110 Le Cannet




