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Des designers au service des territoires

Depuis 2021, l’École des arts décoratifs – PSL, à Paris, a créé six écoles de terrain invitées à faire émerger des propositions pour contribuer à résorber la fracture territoriale dont souffrent les zones rurales.

Éric Tariant
10 juillet 2026
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L’atelier nomade conçu par l’architecte Eudine Blancardi et les designers Simon Frajer et Adriana Goepp dans le cadre du post-master Design des mondes forestiers 2024-2025, en pays de Bitche, dans les Vosges du Nord. Photo Pablo Ducron

L’atelier nomade conçu par l’architecte Eudine Blancardi et les designers Simon Frajer et Adriana Goepp dans le cadre du post-master Design des mondes forestiers 2024-2025, en pays de Bitche, dans les Vosges du Nord. Photo Pablo Ducron

La présidente de la communauté de communes du pays de Bitche et deux conseillers généraux étaient au rendez-vous, le 4 mai 2026, pour l’inauguration de l’atelier nomade, une remorque équipée d’outils de menuiserie. Des étudiants de la première promotion du programme Design des mondes forestiers, mis en place et piloté par l’École des arts décoratifs – PSL (Ensad), à Paris, leur ont présenté ce dispositif itinérant d’éveil et de sensibilisation aux métiers du bois à destination de jeunes en phase d’orientation professionnelle. L’atelier nomade était installé sur le site du moulin d’Eschviller, à Volmunster, un bourg rural de 800 habitants situé en Moselle, au cœur de ce territoire des Vosges du Nord couvert à 80 % de forêts – dont plus des trois quarts des arbres abattus sont exportés et transformés à l’étranger. L’objectif du dispositif est de raviver les savoir-faire oubliés et de redonner aux jeunes générations l’envie de travailler dans la charpente, la menuiserie et l’ébénisterie afin de renforcer et de relancer la filière. C’est l’enquête de terrain menée par trois étudiants des Arts décoratifs, avec l’appui d’une association locale, les Chabots, qui a permis de faire émerger ce besoin de formation aux métiers du bois.

« Nous imaginons la fin de résidence non comme une conclusion ou un aboutissement, mais comme un jalon à partir duquel des choses peuvent démarrer. »

« Ces étudiants se posent des questions que nous ne nous posons plus et révèlent des choses que nous ne voyons plus », témoigne Yann Grienenberger, le directeur du Centre international d’art verrier établi à Meisenthal, à une vingtaine de kilomètres de Volmunster. Le grand mérite de ces immersions de designers dans des territoires tient au fait qu’ils apportent des regards neufs et agissent en quelque sorte comme des agents révélateurs qui parviennent à identifier des problématiques du quotidien et à suggérer des pistes pour les résoudre.

S’ancrer localement

C’est à Emmanuel Tibloux, le directeur de l’Ensad – également contributeur à notre journal –, que l’on doit la création du programme Design des territoires. Son objectif, explique-t-il, est d’« accompagner les volontés de bifurcations des jeunes, amorcées et mises en scène au printemps 2022, à l’occasion de la remise des diplômes d’AgroParisTech, pour les convertir en force de transformations sociales, et mettre ainsi le design au service des mondes ruraux, d’une reconfiguration de nos façons d’habiter et au service d’enjeux politiques ».

Jessica Brignola et Yannick Aly-Béril devant leur projet Optit’Bus développé dans le cadre du post-master Design des mondes ruraux 2022-2023, à Nontron (Dordogne). Photo Victor Cornec

Dans cet esprit a été lancé en 2021 le post-master Design des mondes ruraux, implanté à Nontron, en Dordogne. Cette commune de 3 000 habitants est en effet confrontée à des problématiques de déprise : retrait des services publics, problèmes de mobilité, vieillissement de la population, etc. Les cinq promotions de six à huit étudiants (designers, architectes, paysagistes et urbanistes) qui s’y sont succédé n’ont pas chômé. Les élèves en résidence ont créé un Festival des lavoirs pour traiter, de manière ludique et conviviale, de la raréfaction de la ressource en eau ; participé au réaménagement d’un quartier, le faubourg Magnac, en concevant entre autres du mobilier rural, des bancs et un ponton au bord d’une rivière ; ou bâti un projet de cantine rurale solidaire. Selon Nadine Herman-Bancaud, l’ancienne maire de cette commune du Périgord vert, ces premières réalisations ont contribué à « réveiller Nontron, la belle endormie ». La ville venait notamment de perdre son tribunal après avoir vu sa gare fermer au début des années 1970. En janvier 2024, Rachida Dati, alors ministre de la Culture, a confié à l’Ensad le déploiement du programme sur cinq autres territoires et autant de milieux : littoral (Trégor, en Bretagne), montagneux (Livradois-Forez, en Auvergne-Rhône-Alpes), forestier (pays de Bitche, Vosges du Nord), urbain (Fontenay-sous-Bois, dans le Val-de-Marne) et insulaire (La Réunion). « L’enjeu est avant tout de disséminer des méthodes plus que des solutions », insiste Ariane Brioist, chargée de mission auprès de la direction de l’école.

Le principe de ces six écoles de terrain est d’immerger pendant dix mois cinq à huit étudiants aux parcours pluriels (design, architecture, paysagisme, urbanisme, sociologie, ingénierie et géographie) dans l’un de ces territoires, afin qu’ils travaillent avec tous les acteurs locaux (élus, habitants, entreprises et associations). Chaque promotion est accompagnée par un responsable pédagogique et par des personnes référentes dans les secteurs concernés.Après avoir arpenté les lieux, observé et enquêté pendant quatre mois, les membres de ces petites équipes se concertent, imaginent et mettent en œuvre des projets visant à répondre aux problématiques soulevées : nouveaux services publics, revitalisation des centres-bourgs, démarches de sobriété, création de communs citoyens, schéma alimentaire, etc.

Concrétiser les projets

« Dix mois, c’est à la fois long et finalement très court si l’on veut espérer parvenir à une forme d’action et avoir un impact sur le territoire. C’est la raison pour laquelle nous imaginons la fin de cette année de résidence non comme une conclusion ou un aboutissement, mais plutôt comme un jalon à partir duquel des choses peuvent démarrer », souligne Nicolas Verschaeve. Le coordinateur pédagogique du programme Design des mondes forestiers appréhende les propositions mises en place par les étudiants comme des « esquisses », des « ébauches », des « perches tendues » destinées aux populations, qu’elles concernent des élus, des institutionnels, des associatifs ou de simples habitants.

Dans les petites montagnes du Livradois-Forez, certains étudiants ont travaillé sur la revitalisation des centres-bourgs pour pallier leur désertification ces dernières décennies, d’autres sur la promotion de savoir-faire régionaux oubliés comme la fabrication de savons ou de lacets. En Bretagne, dans le Trégor-Goëlo, les étudiants en design des mondes littoraux ont conçu des signalétiques permettant de mieux accueillir le public tout en préservant des lieux qui souffrent de surfréquentation touristique. Michel Peltier, délégué de Rivages de Bretagne au Conservatoire du littoral et référent local de la promotion, regrette toutefois que les propositions des étudiants ne prennent pas suffisamment en compte « la mise en mouvement du territoire pour recréer du lien » ni les problématiques induites par le changement climatique.

Certains élus comprennent mal le rôle d’un designer, tandis que d’autres s’interrogent sur la plus-value apportée par ces étudiants. Ces derniers soumettent pourtant des solutions parfois véritablement innovantes, dont la réalisation incombera, dans un second temps, aux collectivités territoriales. C’est le cas notamment d’Optit’Bus, un des projets les plus remarquables en design des territoires, qui devrait être mis en œuvre dans le Nontronnais, avec l’aide du Département et de la Région. Jessica Brignola et Yannick Aly-Béril, étudiants de la promotion 2022-2023, ont imaginé que les bus de ramassage scolaire, sous-utilisés, transportent également les salariés des entreprises du bassin d’emploi qui peinent à recruter du fait des problèmes de mobilité. Ces bus achemineraient en outre des aliments bio produits en circuits courts (dans un rayon de 30 kilomètres) vers la cantine de la cité scolaire.« Les zones rurales peuvent être de véritables laboratoires d’innovation sociale ou plus simplement de l’art de vivre, articulé à la grande question des temps présents, à savoir l’habitabilité », affirme Emmanuel Tibloux.

EnquêteDesignRuralitésDesign des mondes ruraux École nationale supérieure des arts décoratifs
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