Un tableau de Vincent van Gogh quittera-t-il les cimaises du musée d’Orsay, à Paris, où il est accroché depuis quarante ans, pour être restitué aux héritiers de son ancien propriétaire, collectionneur juif qui pourrait avoir été contraint de s’en séparer après l’arrivée des nazis au pouvoir en Allemagne ?
Klaus Kallmann, aujourd’hui âgé de 98 ans, a déposé en 2017 une demande en ce sens concernant Hôpital Saint-Paul à Saint-Rémy-de-Provence, peint en 1889. Il affirme que son grand-père, Felix Kallmann, a vendu l’œuvre lui appartenant sous contrainte sous le régime nazi.
Point crucial : la cession a-t-elle eu lieu avant 1933 ou plus tard, dans un contexte de persécution ? Autrement dit, s’agit-il d’une vente classique, ou la collection a-t-elle été dispersée sous l’effet des persécutions antisémites ? Les recherches menées par le musée ont permis d’établir que le tableau, acquis en 1914 auprès de la galerie berlinoise Paul Cassirer, disparaît entre juin 1932 et le début de l’année 1934. C’est sur cette période et les circonstances de la vente que se portent les interrogations. Par la suite, le tableau passe par les collections du marchand d’art Paul Rosenberg, lui-même victime de spoliations pendant la Seconde Guerre mondiale.
Une fois les recherches terminées et le rapport finalisé, la Commission pour la restitution des biens et l’indemnisation des victimes de spoliations antisémites (CIVS) formulera à l’automne une recommandation au Premier ministre, à qui appartiendra la décision.
Ce dossier, dont l’instruction suivait son cours depuis 2017, a été relancé par l’avocat de la famille Kallmann après l’ouverture, le 5 mai dernier, au musée d’Orsay, d’une nouvelle salle dédiée à la présentation, par rotation, des MNR (Musées Nationaux Récupération). Sous le titre « À qui appartiennent ces œuvres ? », une sélection de 13 d’entre elles y est actuellement exposée. Cette salle « a vocation à évoluer pour présenter au public les découvertes issues de ces recherches, dont certaines pourraient permettre de nouvelles restitutions, indique le musée. Elle constitue ainsi un espace de mémoire, de transparence et de recherche active, au cœur des enjeux contemporains liés à l’histoire des collections. »
Environ 60 000 œuvres, spoliées ou achetées en France sous l’Occupation, ont été récupérées en Allemagne et en Autriche à l’issue du conflit, rappelle le musée d’Orsay. Les trois quarts ont été restituées, mais 15 000 sont restées sans propriétaire identifié. La plupart ont été vendues par l’État au début des années 1950. Environ 2 200 d’entre elles ont été confiées aux musées qui en assurent la conservation. Il leur incombe de rechercher leur provenance et restituer celles qui peuvent l’être. Depuis trente ans, le musée d’Orsay a restitué 15 MNR. Il en conserve encore 225.
Selon les Principes de Washington de 1998, renforcés par les « Bonnes pratiques » adoptées en 2024, la cession d’une œuvre entre 1933 et 1945 par un collectionneur persécuté relève d’une spoliation. Une évolution du droit en matière de restitution essentielle, alors que la provenance des œuvres conservées par les musées est désormais au cœur des préoccupations.



