Nul ne peut nier l’intérêt et la satisfaction qu’il y a à voir ou revoir des œuvres captant l’attention, captivant même, au point d’exercer une attraction parfois magnétique. Qui plus est lorsque ces œuvres combinent – comme c’est le cas dans l’exposition « Clair-obscur » à la Bourse de Commerce – Pinault Collection, à Paris – mystère et intensité. Présentée une première fois en 2024 à la Punta della Dogana pendant la Biennale de Venise, Camata de Pierre Huyghe, qui occupe ici la rotonde, est de celles-là. Sur un écran LED monumental posé dans l’espace à l’écart des murs, le ballet de bras articulés motorisés évoluant autour d’ossements humains produit un effet d’autant plus hypnotique que les images semblent flotter, suspendues entre l’immensité lunaire du désert d’Atacama (Chili) et le ciel de Paris, lequel se donne à voir à travers la verrière de la coupole, loin au-dessus. Alors l’architecture, pensée dès sa construction à l’échelle du monde défini par le commerce, se fait observatoire de mouvements indéchiffrables, liant l’histoire et la destinée, l’humanité et la planète.
« Toutes les voix mortes »
Si le visiteur parvient à s’extraire de la fascination que ces mouvements suscitent pour porter son attention sur les vitrines bordant la rotonde, il découvrira, station après station, les agencements d’objets, de matériaux naturels ou non, de restes d’animaux aussi, imaginés par Laura Lamiel, sous le titre d’ensemble de ça fait un bruit d’ailes, de feuilles, de sable, comme une réponse à celui de son exposition au Palais de Tokyo en 2023, « Vous les entendez ? », qui citait Nathalie Sarraute. Ici, la référence à Samuel Beckett imprime au cheminement circulaire et scandé le mélange d’épuisement et d’obstination caractérisant ses personnages, dont Vladimir et Estragon dans En attendant Godot, auxquels est empruntée cette suite de paroles, prononcée, comme ils se le disent, parce qu’ils sont « intarissables », cela « pour ne pas penser », « pour ne pas entendre », « toutes les voix mortes » qui « parlent toutes en même temps ».
C’est une bonne préparation, en somme, à se satelliser ou à s’engouffrer dans les espaces – des chapelles peut-être ? – rayonnant depuis la rotonde : à se recueillir devant le nœud d’épaisse corde élevé sur fond d’or au centre du mausolée conçu pour lui-même par James Lee Byars ; à s’immerger dans le temps long de l’histoire que convoque Sigmar Polke dans l’ensemble Axial Age (2005-2007), entre crépuscule de fin du monde et mouvements magmatiques d’avant les êtres et les formes ; mais également, au sous-sol, à se laisser prendre, envahir même, par les présences visuelles et sonores extraites par Philippe Parreno à même la surface des Peintures noires dont Francisco de Goya avait orné les murs de la Quinta del Sordo, aux abords de Madrid, maison où il vécut, coupé du monde, sourd, jusqu’à son exil en France, quelques années seulement avant sa mort.
Ce sont de tels fantômes, de tels esprits, de telles voix dont les manifestations de toutes natures sont présentées aux différents étages, dans des salles plongées dans la pénombre, voire l’obscurité – lesquelles certes sont propices aux frissons comme aux apparitions –, des pièces subdivisées aussi pour mieux donner à voir ces présences et en concentrer les effets dans le face à face rapproché – au risque de les y piéger. Depuis les assemblages de Carol Rama et Bruce Conner jusqu’à la céramique Less Sauvage than Others (2007) de Rosemarie Trockel s’enchaînent des œuvres qui ont en commun d’explorer les tréfonds du corps et de l’âme (la souffrance, la maladie, la mort individuelle ou collective, le désespoir, l’angoisse et la folie) pour en ramener des formes inédites, indéterminées, habitées, produites aux confins de la création et de la destruction, suivant des rituels plus ou moins occultes. Si le choix scénographique d’ajouter encore à la noirceur des œuvres peut paraître parfois redondant, si les thèmes structurant le parcours ne leur apportent pas un éclairage particulièrement nouveau et si l’on ne trouvera pas pensée, ni dans l’histoire ni pour les moyens et les temps actuels, la question même du clair-obscur, demeurent toutefois des moments forts au fil de la visite.
Une plongée dans les profondeurs
Se démarquent la réunion des silhouettes gesticulantes tracées à l’encre noire par Louis Soutter (Éclaboussures du crime, 1934 ; Crépuscule du gangster, 1937-1942 ; Le Baiser de Judas, 1939), un court film montrant la « Danse de la sorcière » (Hexentanz, 1914) exécutée par Mary Wigman et une sculpture de Jean-Luc Moulène, une bulle de verre soufflé orangé serrée par deux squelettes de main en bronze sombre (Burning Hand [Cyrille], 2021) : telles des convulsions passant de l’une à l’autre, des poussées aussi irrépressibles que vacillantes. Mais aussi, sur un tout autre registre, il y a l’ensemble d’œuvres de Trisha Donnelly qui, en photographie, vidéo et sculpture, maintient l’image, la forme et le sens sur le seuil même de l’existence, comme autant de traces fantomatiques, d’embryons ou de résidus de procédés partiellement révélés, détournés, avortés peut-être. Restent également des questions. Un bel ensemble de peintures – paysages sous-marins ou lunaires – réalisées dans l’entre-deux-guerres par Yves Tanguy déploie, dans des étendues désertiques baignées d’une lumière froide, des formes simples semblant à différents stades de leur évolution, flottant, se détachant du sol ou s’agglomérant entre elles, telles des formes de vie élémentaires. Ces figures sont dressées avec autant de précision qu’elles demeurent impossibles à nommer. L’artiste imagine là un univers pictural autonome qui, par de multiples analogies, évoque toutes sortes de mouvements, du plus organique au plus inconscient.
Les dimensions des œuvres sont modestes – quelques centimètres carrés de papier seulement pour certaines –, et les moyens traditionnels, de la vision à l’exécution manuelle, à l’opposé donc de l’« agrégat de matières synthétiques et biologiques » occupant le centre de la salle, Mind’s Eye (L) (2021) de Pierre Huyghe, dont la légende indique qu’il s’agit de la « reconstruction matérialisée d’une deep image ». L’étrangeté est-elle fonction de la complexité du procédé de fabrication ? Et que met au jour le recours aux technologies actuelles, confronté aux capacités de l’imagination ? Plus encore qu’un écho à l’assombrissement croissant de notre époque, peut-être trouvera-t-on dans ce « Clair-obscur » l’occasion d’interroger les mécanismes de la fascination, et la suspension du jugement qu’elle entraîne, soit une incitation à considérer les discours dans lesquelles les œuvres se trouvent prises, car dans l’écart entre eux, là est la bouche d’ombre.
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« Clair-obscur », 4 mars-24 août 2026, Bourse de Commerce – Pinault Collection, 2, rue de Viarmes, 75001 Paris.




