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Marché de l'art

Maurizio Cattelan : « la vie est souvent tragique et comique à la fois »

L’artiste italien avait fait sensation en 2019 à Art Basel Miami Beach avec Comedian – une simple banane, fixée au mur du stand de la galerie Perrotin avec du ruban adhésif gris… vendue 120 000 dollars (106 000 euros).

Maurizio Cattelan. Photo: Pierpaolo Ferrari

Depuis le début des années 1990, Maurizio Cattelan est considéré comme l’un des provocateurs les plus en vue de l’art contemporain. Son Hitler écolier en prière (Him, 2001), son pape Jean-Paul II frappé par une météorite (La Nona Ora, 1999) et ses toilettes en or 18 carats entièrement fonctionnelles (America, 2016) ont fait la une des journaux. Mais l’artiste s’est surpassé en 2019 sur la foire Art Basel Miami Beach en présentant Comedian. Ce ready-made conceptuellement audacieux a attiré les foules et divisé la critique.

POUR MOI,« COMEDIAN » N’ÉTAIT PAS UNE BLAGUE; C’ÉTAIT UN COMMENTAIRE SINCÈRE ET UNE RÉFLEXION SUR CE QUE NOUS VALORISONS

Votre œuvre sur le stand de la galerie Perrotin est la dernière d’une longue série de pigeons, de Turisti (Touristes) à la Biennale de Venise en 1997 à l’intervention actuelle à la Bourse de Commerce - Pinault Collection à Paris (Others, 2011). Pourquoi amener cette volée d’oiseaux à Art Basel Miami Beach ?

Je m’interroge sur la façon dont nous exposons l’art, ce qui est particulièrement important dans la rigidité d’une foire. Les pigeons « observent » d’en haut les mouvements des visiteurs en bas, suggérant un regard différent entre l’intérieur et l’extérieur, ce qui est vu et qui voit. Nous vivons dans une société où nous sommes constamment surveillés, comme dans le film The Truman Show; jusqu’à la fin, vous ne savez pas si vous êtes le sujet ou l’objet de ce qui se passe. J’ai appelé ces pigeons Ghosts, peut-être simplement parce qu’ils semblent nous surveiller et que nous ne savons jamais s’ils sont des amis ou des ennemis; mais aussi parce qu’en tant que fantômes, ils vivent dans une dimension « suspendue ». On ne sait jamais où ils sont exactement.

Le galeriste Emmanuel Perrotin devant Nothing (2021), la nouvelle sculpture de Maurizio Cattelan à Art Basel Miami Beach. Photo: Eric Thayer

Pensez-vous être en mesure de surpasser la sensation virale de Comedian ?

Pour moi, Comedian n’était pas une blague; c’était un commentaire sincère et une réflexion sur ce que nous valorisons. Dans les foires d’art, la vitesse et les affaires règnent, alors j’ai vu les choses ainsi : si je devais être présent dans une foire, je pourrais vendre une banane comme d’autres vendent leurs tableaux. Je pourrais jouer avec le système, mais selon mes propres règles. Je ne peux pas dire comment les gens vont réagir, mais j’espère que ces nouvelles œuvres vont briser les habitudes dans la manière de regarder et débattre sur ce qui compte vraiment. Nous sommes entourés de conversations fondées sur des structures immatérielles, des valeurs sociales et des hiérarchies que nous avons créées, mais nous préférons généralement l’oublier; c’est comme si nous étions anesthésiés.

MA PRATIQUE EST FONDÉE SUR LA COMMUNICATION, L’ÈRE NUMÉRIQUE POURRAIT DONC L’AIDER À PROSPÉRER

Comment pensez-vous que votre art irrévérencieux sera perçu dans la période post-pandémique ?

Je ne suis pas sûr de l’irrévérence. Nous vivons dans une société où les gens reçoivent des informations à une vitesse sans précédent; on parle de tout. Si personne n’en parle, cela devient inintéressant. Ce phénomène n’a fait que s’accentuer avec la pandémie. Même la controverse peut être un outil, à condition qu’elle porte sur la réaction que suscite l’œuvre, et non sur son contenu. Ma pratique est fondée sur la communication, l’ère numérique pourrait donc l’aider à prospérer.

JE RISQUE TOUJOURS DE ME RIDICULISER, CAR SI PERSONNE NE RÉAGIT À MON ŒUVRE, ELLE NE FONCTIONNERA PAS

Pensez-vous qu’avec le temps, vous serez vénéré ou honni par les historiens de l’art ?

Ne s’agit-il pas des deux faces d’une même pièce ?

Maurizio Cattelan, Ghosts (2021), pigeons perchés au dessus du stand de Perrotin à Art Basel Miami Beach. Photo : Eric Thayer

Pensez-vous qu’il soit vrai que, comme l’a dit Warhol, « l’art est tout ce que l’on peut faire »?

L’art est un moyen de communiquer des pensées. Je pense donc qu’une œuvre n’est réussie que si elle parle à son public. Aussi, je suis d’accord dans le sens où la réaction détermine le succès. Mais il faut d’abord faire quelque chose qui parle aux gens. Je risque toujours de me ridiculiser, car si personne ne réagit à mon œuvre, elle ne fonctionnera pas. Lorsque l’art nous fait ressentir quelque chose et nous met dans une position d’inconfort, c’est là qu’il a un impact. Warhol, et d’une certaine manière Beuys aussi, l’a parfaitement compris : on peut être révolutionnaire même sans être idéologique ou signer un manifeste, sinon on ne fait que de la propagande.

Toutes vos œuvres, de La Nona Ora (1999) à America (2016), doivent-elles être vues et interprétées dans un contexte absurde ?

La vie est souvent tragique et comique à la fois, et mes œuvres abordent ces deux facettes. J’utilise le jeu pour m’exprimer ou pour aborder des sujets sensibles, mais pas pour me moquer de qui que ce soit ou pour faire rire. Une œuvre d’art est une action symbolique et réunit toujours des pensées rationnelles et inconscientes : c’est une sorte de mariage et ce que je veux montrer, c’est justement la complexité des contraires qui se rencontrent, la vie et la mort, la haine et l’amour.

Maurizio Cattelan, Blind, inspiré par les attaques terroristes du 11 septembre 2001, présenté au Pirelli HangarBicocca, à Milan. Photo : Agostino Osio; courtesy the artist, Marian Goodman Gallery and Pirelli HangarBicocca

Pourquoi était-il important de montrer Breath Ghosts Blind, votre réponse aux attaques terroristes du 11 septembre 2001, au Pirelli HangarBicocca plus tôt cette année ?

Breath Ghosts Blind est une œuvre sur la douleur et sa dimension sociale; elle est là pour montrer la fragilité d’une société où la solitude et l’égoïsme sont en hausse. Je vivais à New York en 2001, et j’ai assisté à l’attaque des tours jumelles depuis un taxi qui se rendait à l’aéroport de La Guardia. Le lendemain, c’était comme si je me réveillais dans un autre monde. C’est une cicatrice qui n’est pas encore suturée, même vingt ans plus tard.

CERTAINES IMAGES, CERTAINS OBJETS, ONT UN POUVOIR SYMBOLIQUE INCROYABLE

À l’origine, je voulais montrer ce travail à New York. Le Covid-19 a rendu les choses difficiles et certaines personnes ont refusé l’œuvre, mais Vicente Todolí, le directeur artistique du Pirelli HangarBicocca à Milan, m’a soutenu. Jusqu’à présent, elle n’a suscité aucune controverse, mais j’espère qu’elle va voyager. Certaines images, certains objets, ont un pouvoir symbolique incroyable, et pour moi, il s’agit vraiment de mettre en lumière des sujets qui nous concernent, quitte à prendre des risques, à déranger ou à penser différemment.