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À Frieze London, les collectionneurs oscillent entre audace et attentisme

La foire londonienne s’adapte à l’évolution du comportement des collectionneurs. Dans un marché encore incertain, les galeries qui misent sur les propositions les plus audacieuses semblent tirer leur épingle du jeu.

Kabir Jhala et Melissa Gronlund
15 octobre 2026
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Wolfgang Tillmans, First Days of Spring, 2026, sur le stand de la galerie Maureen Paley à Frieze London. Photo David Owens

Wolfgang Tillmans, First Days of Spring, 2026, sur le stand de la galerie Maureen Paley à Frieze London. Photo David Owens

« Ce sont les œuvres les plus chères et les moins chères qui se vendent le mieux. Le marché traverse décidément une période étrange », observait la conseillère en art Judith Greve mercredi 14 octobre 2026 lors de la journée de preview VIP de Frieze London (jusqu’au 17 octobre). Les grandes galeries internationales privilégient des propositions relativement prudentes, tandis que les œuvres les plus marquantes et les plus audacieuses se trouvent chez des marchands de taille plus modeste, pratiquant des prix moins élevés et supportant des coûts de fonctionnement inférieurs.

Au fond de la tente, où sont regroupées les galeries les plus puissantes, les présentations monographiques dominent. Chez Gagosian, les six peintures à l’huile récentes d’Albert Oehlen ont toutes trouvé preneur. Leurs prix n’ont pas été communiqués, mais, selon les informations de The Art Newspaper, ils dépasseraient le million de dollars (environ 893 000 euros) chacune. Lisson a vendu deux peintures de Dalton Paula à 50 000 livres sterling (environ 59 150 euros) pièce, tandis que quatre autres, proposées entre 50 000 et 150 000 livres sterling (environ 59 150 à 177 450 euros), ont été réservées. À l’entrée de la tente, la galerie Modern Art a opté pour une présentation monographique des peintures abstraites de Francesca Mollett, aux délicates superpositions de matière.

Pour certains observateurs, la qualité des œuvres proposées dans le haut de gamme du premier marché laisse toutefois à désirer. Philip Hoffman, fondateur de la société de conseil The Fine Art Group, ne dit pas autre chose : « Lorsque je me suis renseigné, beaucoup d’œuvres avaient déjà été vendues, mais rien n’était véritablement exceptionnel. Les galeries semblent surtout chercher à couvrir leurs frais, sans dégager beaucoup de bénéfices. Les coûts sont considérables et participer à une foire comme Frieze revient cher. »

Pace accueille sur son stand à cinq grandes toiles monochromes de Marina Perez Simão, presque toutes vendues, selon la galerie, à 250 000 dollars (environ 223 200 euros) chacune à l’issue de la journée de preview. Son président, Marc Glimcher, estime que ce format resserré convient particulièrement à Frieze London, « une foire propice aux présentations monographiques », tandis que « Paris offre un contexte commercial plus porteur ». Philip Hoffman abonde dans son sens : « Les collectionneurs qui disposent des moyens les plus importants vont à Paris. Nous y envoyons toute notre équipe, alors que nous ne sommes que quelques-uns à Londres. »

Naturellement, nombre d’acteurs du marché préfèrent insister sur la complémentarité de Londres et de Paris plutôt que sur leur concurrence. Il n’en reste pas moins que la proximité des dates de Frieze London et d’Art Basel Paris (du 23 au 25 octobre) pousse les marchands à s’adapter à un nouveau rythme de fréquentation et de ventes. Les grands collectionneurs étrangers sont désormais plus nombreux à visiter Frieze et à y effectuer des achats, aussi bien dès l’ouverture que pendant le week-end, avant de poursuivre leur voyage vers la capitale française.

Signe de cette évolution, Frieze a instauré cette année un créneau VIP le samedi, de 10 heures à 11 heures, une première pour la foire le week-end. « Nous constatons une augmentation de la fréquentation des visiteurs VIP pendant le week-end. Cette heure qui leur est réservée le samedi favorise les échanges approfondis et permet de nouer des relations durables », explique Kristell Chadé, directrice exécutive des foires Frieze.

« Nous prenons assurément en compte cette hausse de fréquentation le week-end », confirme Zoe Sperling, associée chez Hauser & Wirth. La galerie a dû mobiliser davantage de responsables expérimentés pendant ces deux journées. Elle a enregistré plusieurs ventes à Frieze London et Frieze Masters, dont la transaction la plus élevée annoncée le premier jour : une nature morte de Jan Brueghel l’Ancien, cédée « aux alentours de 5 millions de livres sterling » (environ 5,92 millions d’euros) à Frieze Masters.

Plusieurs observateurs soulignent que, si les collectionneurs les plus fortunés, notamment américains, ne sont pas nécessairement à Londres cette semaine, la capitale britannique bénéficie d’une grande richesse culturelle et de la présence de nombreuses communautés internationales. « On rencontre à cette foire une diversité de publics que l’on ne retrouve nulle part ailleurs », affirme la conseillère Diane Abela.

De fait, plusieurs collectionneurs importants venus de marchés en expansion, notamment du Golfe persique et d’Inde, qui entretiennent des liens culturels plus étroits avec le Royaume-Uni qu’avec la France, ont été aperçus en train d’acheter. Le cheikh Zayed bin Sultan bin Khalifa Al Nahyan a acquis trois œuvres, dont un tirage photographique encadré de bois de Joanna Piotrowska à 24 000 euros chez Phillida Reid et une grande peinture d’Anna Ruth à 20 000 livres sterling (environ 23 660 euros) chez Grimm.

« Frieze London se montre plus sage cette année, avec moins de prises de risque et davantage d’artistes établis, observe-t-il. Peut-être des œuvres qui reflètent le poids des préoccupations actuelles, compte tenu de la situation économique et politique dans le monde. »

Plusieurs galeries du milieu de gamme annoncent des ventes solides. Les marchands constatent néanmoins que les collectionneurs mettent toujours davantage de temps à se décider qu’avant le retournement du marché.

La galerie Proyectos Ultravioleta, établie à Guatemala City, fait état d’un intérêt de la part d’institutions et de collectionneurs privés pour plusieurs peintures de petit format, d’une grande finesse d’exécution, de Rosa Elena Curruchich, artiste maya kaqchikel aujourd’hui disparue, vendues 10 000 livres sterling (environ 11 830 euros) chacune. Trois œuvres du collectif Silät, qui réunit des tisserandes du nord de l’Argentine, ont également trouvé preneur. L’une a rejoint les collections du Whitworth, à Manchester, par l’intermédiaire du Collections Fund de la Contemporary Art Society.

Œuvre de Conny Maier sur le stand de la galerie berlinoise Société, qui a vendu des peintures de plusieurs de ses artistes lors de la journée de preview VIP. Photo David Owens

La galerie berlinoise Société a, de son côté, vendu des œuvres de différentes générations et gammes de prix sur un stand essentiellement consacré à la peinture. Une toile de Conny Maier a été cédée entre 90 000 et 100 000 euros, une œuvre de Jeanette Mundt a trouvé acquéreur dès la première heure, tandis que deux peintures de Tu Hongtao ont été vendues à 30 000 dollars (environ 26 780 euros) chacune.

Chez Maureen Paley, les ventes ont également été soutenues : une photographie saisissante de Wolfgang Tillmans a été acquise pour 120 000 dollars (environ 107 120 euros), une peinture de l’artiste britannique Mary Stephenson, récemment diplômée de la Royal Academy, pour 29 000 livres sterling (environ 34 310 euros), une grande aquarelle de l’artiste nigériano-américaine Chioma Ebinama pour 18 000 dollars (environ 16 070 euros) et un paysage mélancolique peint sur bois de l’artiste écossais Merlin James pour 33 000 livres sterling (environ 39 040 euros). Ce dernier bénéficiera d’une exposition personnelle au Camden Art Centre à Londres en janvier prochain. La galerie indique également avoir réalisé plusieurs ventes d’œuvres de Rebecca Warren, à laquelle elle consacre actuellement une exposition dans son espace principal à Londres.

Chez les galeries émergentes, les œuvres expérimentales et audacieuses, proposées à des prix accessibles, ont rencontré un public curieux et réceptif. Alors qu’une large partie du marché de l’art contemporain ne semble plus offrir les garanties de valorisation espérées, plusieurs marchands observent un regain d’intérêt pour des propositions artistiques plus exigeantes, dont l’acquisition représente un risque financier limité.

Installée dans le nord de Londres, la galerie Harlesden High Street présente des estampes fondées sur le texte et des œuvres évoquant des panneaux de signalisation, réalisées par Marcus Jefferson. Elles font référence aux « fractures sociales et économiques entre la tente de Frieze et les quartiers voisins ». Leurs prix s’échelonnent de 2 000 à 8 000 livres sterling (environ 2 370 à 9 460 euros). Son fondateur, Jonny Tanna, explique avoir renoncé à vendre des peintures depuis l’année dernière pour se consacrer exclusivement à l’art conceptuel. « Je n’ai rien contre ceux qui ne montrent que de la peinture », précise-t-il en jetant un regard vers les stands voisins, où les toiles dominent, « mais nous voulons proposer quelque chose de plus exigeant ». Une stratégie payante : selon lui, l’intégralité du stand avait été vendue à l’issue de la journée VIP.

Même constat chez Lucien Tso, fondateur de la galerie Vacancy, à Shanghai, qui présente de petites sculptures d’Anna Gonzalez Noguchi, proposées entre 2 500 et 12 000 dollars (environ 2 230 à 10 710 euros). Deux ont été vendues, l’une à une fondation londonienne, l’autre à un collectionneur privé. Lucien Tso estime qu’à certains niveaux de prix, les collectionneurs restent prêts à se laisser surprendre par des propositions moins conventionnelles : « C’est là qu’un nouveau marché peut se constituer. En regardant autour de soi, on constate que, même dans une période de ralentissement, certaines galeries sont encore disposées à prendre des risques. Il faut constamment expérimenter pour découvrir ce qui fonctionne. »

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Frieze London, jusqu’au 17 octobre 2026, Regent’s Park, Londres, Royaume-Uni

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