Lors du vernissage de l’exposition « Helter Skelter » à la Ca’ Corner della Regina, le siège vénitien de la Fondazione Prada, durant la semaine d’ouverture de la Biennale de Venise, Nancy Spector, sa commissaire, évoquait les motifs communs qui lui ont donné l’idée d’associer ces deux artistes américains majeurs pour la première fois. « Lorsque j’ai rendu visite à A.J. [Arthur Jafa] dans son atelier à Los Angeles, il y a environ trois ans, Richard Prince revenait sans cesse dans notre conversation, se souvient l’ancienne directrice artistique et conservatrice en chef du Solomon R. Guggenheim Mseum, à New York, aujourd’hui conseillère internationale à la Fondation Louis-Vuitton, à Paris. J’ai organisé la rétrospective de Richard Prince au Guggenheim en 2007-2008 ; et depuis, nous sommes restés proches. J’ai réalisé qu’ils partageaient des thèmes communs – la question raciale, celle du genre, la critique de l’exploitation, des médias et de la politique… Chacun, à sa manière, révèle le subconscient d’une image, ce qui est refoulé en le recontextualisant. »

Vue de l’exposition « Helter Skelter » : Arthur Jafa, Viriconium, 2026, installation in situ, Fondazione Prada, Venise.
Courtesy Fondazione Prada. Photo : Andrea Rossetti
UN « CHAOS CHORÉGRAPHIÉ »
L’idée naît de les confronter. Dans Love Is the Message, The Message Is Death (2016), chef-d’œuvre percutant d’Arthur Jafa, apparaît à plusieurs reprises un soleil brûlant, que l’on retrouve dans ses photographies. Y répond la série Sunsets (1981-1982) de Richard Prince et son imagerie apocalyptique. Au rez-de-chaussée du palazzo sur le Grand Canal, Blasting Mats (2006) de Richard Prince fait écho à Big Wheel II (2018) d’Arthur Jafa, l’un et l’autre en référence à la culture on the road de la voiture. Au premier étage, The Entertainers (1982-1983) du premier rassemble des photographies publicitaires d’actrices des peep-shows new-yorkais de Times Square. La pièce est présentée en regard d’une nouvelle installation du second, Viriconium (2026) – un panthéon de personnalités comprenant des intellectuels, des musiciens, des criminels et des artistes, ainsi que des images historiques. La culture des célébrités, telle qu’elle se manifeste dans les médias de masse outre-Atlantique, constitue une autre source d’inspiration partagée : la série Publicities (entamée en 1999) de Richard Prince est montrée en parallèle des assemblages photographiques encadrés d’images de grands noms, de la musique au sport, d’Arthur Jafa.

Vue de l’exposition « Helter Skelter » : Richard Prince, The Entertainers (1982-1983), Fondazione Prada, Venise. Courtesy Fondazione Prada. Photo : Andrea Rossetti
Ailleurs, de multiples correspondances se tissent, mettant en miroir leurs œuvres. « Helter Skelter », le titre de l’exposition, est celui d’une chanson de Paul McCartney qui figure dans The White Album (1968) des Beatles. Le nom de cette attraction britannique ressemblant à un phare, avec un toboggan en spirale construit autour de la tour, est devenu une expression familière désignant le chaos ou le désordre. C’est sous ces auspices que la commissaire, qui parle d’un « chaos chorégraphié », a choisi de placer les deux artistes, lesquels traitent de la violence et du mythe américain à travers plus de cinquante peintures, sculptures, photographies, vidéos et installations monumentales. Une partie de l’œuvre de Richard Prince trouve ses racines dans les mouvements de protestation et les recoins sombres de la psyché américaine. Leur fascination pour la « monstruosité » dénonce aussi l’envers du rêve – chez Arthur Jafa, le racisme hérité de l’esclavage et de la ségrégation des Africains-Américains, toujours en cours chez les suprémacistes blancs qui ont les faveurs de l’actuelle Maison-Blanche.
Cette histoire douloureuse, qui perdure, est contrebalancée par la célébration d’un peuple qui a inventé le gospel, le blues, le jazz, la soul music, le rock’n’roll, jusqu’au hip-hop, au succès tout aussi planétaire. « Si je savais chanter, je serais le David Bowie noir ! s’enthousiasme Arthur Jafa. La musique est un moyen d’expression qui nous est très familier. La culture occidentale, c’est de la musique noire ! Dans les autres domaines, l’architecture, les Beaux-Arts, on est encore en train de se frayer un chemin collectivement. » Fervent défenseur de sa communauté, son héritage reste, à ses yeux, une évidence : « Aucune équation ne permet d’aboutir à ce que nous appelons l’art moderne ou l’art contemporain sans l’esthétique noire. Il suffit de considérer l’influence des objets africains sur le cubisme. Le deuxième moment, au XXe siècle, c’est le jazz et plus largement la musique noire. Les artistes, longtemps exclus, ont toujours créé avec beaucoup d’intensité. Jean-Michel Basquiat est le repère ; il est le premier à avoir percé. »
UN SOCLE COMMUN
Fuyant les mondanités, Richard Prince a quitté Venise avant l’inauguration de cette exposition bicéphale. Que pense « A.J. » de son aîné ? « Richard est le “géniteur du bâtard” par excellence ! assène-t-il. Il ne sait pas forcément que tu existes, mais toi, tu sais qu’il existe. Une grande partie de ce que je fais, du moins d’un point de vue stratégique ou formel, ne serait tout simplement pas possible sans son œuvre. » Au-delà des affinités mises en exergue, reste la singularité des deux artistes, leurs différentes origines culturelles : l’un est blanc, né en 1949 dans la zone américaine du canal de Panama, installé dans la campagne à proximité de New York ; l’autre noir, né en 1960 dans le Mississippi, vivant à Los Angeles. « Je ne confondrais pas nos œuvres, confirme Arthur Jafa. Je traite de certains sujets très spécifiques qui me concernent en tant que personne noire, originaire du sud des États-Unis. Je m’inspire de la culture noire, structurellement marginale. Nos travaux se recoupent dans le sens où, selon moi, Richard s’intéresse aussi beaucoup à la culture des hors-la-loi, à la véritable culture américaine, populaire, qui est complexe, indéniablement vivante, violente et sombre. » Et d’ajouter : « J’ai vu le travail de Richard, je l’ai intériorisé à un âge relativement jeune. Je n’ai pas eu besoin d’y réfléchir pour que nos œuvres se rejoignent. Elles sont préoccupées par ce qui est vrai, ou peut-être ce qui est, tout court. » Sur l’appropriation, socle commun de leurs pratiques, il estime que son exemple lui a donné carte blanche. « C’est une stratégie qui s’accompagne de certaines conséquences ; on se fait parfois poursuivre en justice… Sans rancune ! Quand je trouve que des choses sont incroyables, je les mets ensemble, elles produisent cette énergie qui n’existait pas. »
Devenu une voix contemporaine emblématique, il se défend d’être un porte-parole : « Il ne s’agit pas de me cacher derrière l’esthétique noire ou de parler au nom des Noirs. Je veux avant tout donner à voir des choses qui résonnent – qu’elles soient belles ou horribles. Ce n’est pas univoque. » Les porosités, les convergences entre son œuvre et celle de Richard Prince sont mises en lumière dans ce dialogue vénitien de haut vol, n’étaient quelques rapprochements moins évidents de prime abord. Cette réserve faite, l’ensemble impressionne par sa qualité, avec de purs moments d’épiphanie. Dans akingdoncomethas (2018), SloPEX (2023) ou BEN GAZARRA (2024), la dimension esthétique et politique des films d’Arthur Jafa est chaque fois un choc. La musique y tient une place prépondérante.
L’artiste, qui a travaillé dans le cinéma, a en projet un long métrage. « Une histoire d’amour, confie-t-il. Je veux déployer toutes les stratégies formelles et techniques que j’ai développées et accumulées au fil du temps, réaliser absolument quelque chose qui soit différent. Je pense aussi à la musique, et pas seulement à celle jouée par des Noirs. Je suis devenu complètement accro au rock des années 1960-1970 : The Who, Led Zeppelin… sans oublier Jimi Hendrix, bien sûr ! Ce mouvement a transformé la musique pop : bruyante, dissonante, sexy, violente. J’espère que mon film en reflétera l’esprit. »
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« Helter Skelter. Arthur Jafa and Richard Prince », 9 mai-23 novembre 2026, Fondazione Prada, Ca’ Corner della Regina, Venise, Italie.



