Cette exposition propose un dialogue très pertinent entre vos œuvres et celles de Richard Prince. Vous avez en commun une pratique d’appropriation, qui consiste à utiliser des images existantes pour en créer de nouvelles. Quelle influence a eu Richard Prince dans votre parcours ?
Richard est le « géniteur du bâtard » par excellence ! Il ne sait pas forcément que tu existes, mais toi, tu sais qu’il existe. Donc une grande partie de ce que je fais, du moins d’un point de vue stratégique ou formel, ne serait tout simplement pas possible sans son œuvre. On ne peut pas y échapper. Il a tout simplement créé un espace qui m’a permis d’opérer comme je l’ai fait. Pour autant, je ne confondrais pas nos œuvres. Je pense que je m’intéresse à certaines choses qui sont très spécifiques à qui je suis en tant que personne noire, à l’Amérique noire, au Sud ; toutes ces choses-là comptent dans ce qui m’attire. Mais une fois que l’on accepte l’appropriation comme une stratégie formelle légitime, la question est : qu’en fait-on ? Dans ce domaine, nos travaux se recoupent d’une certaine manière. Voilà comment je vois Richard aujourd’hui ; il n’est peut-être pas d’accord avec ça – et je suis vraiment réticent à parler en son nom –, mais selon moi, il s’intéresse beaucoup à la culture des hors-la-loi, à la véritable culture américaine ; pas celle des hautes sphères, ni celle du milieu universitaire, mais la culture populaire, qui est complexe, indéniablement vivante, violente et sombre. Il s’intéresse à ce que j’appellerais la culture marginale. Pour ma part, je m’inspire de la culture noire, qui est, de facto et structurellement, une culture marginale. Il y a donc là un recoupement. C’est comme si, d’une certaine manière, son exemple m’avait donné carte blanche. Si j’avais besoin d’une quelconque autorisation, non seulement je lui dois la stratégie, mais il m’a donné le droit d’agir comme je le fais, quoi que vous puissiez en penser ou en dire. C'est une stratégie qui s'accompagne de certaines conséquences ; on se fait parfois poursuivre en justice… Sans rancune ! Quand je trouve que des choses sont incroyables, je les mets ensemble, et elles produisent cette énergie qui n’existait pas. C’est ce qu’un de mes amis appelle la « proximité affective ». Quand une chose est à côté d’une autre. Sur un navire négrier, un Africain est enchaîné à un autre ; dès qu’ils sortent, ils restent africains, mais ils sont désormais noirs. D’un point de vue anthropologique, ils n’étaient pas noirs avant l’expérience de l’esclavage. Ce sont ces questions qui me préoccupent énormément. Les Noirs ont une relation intrinsèquement compliquée à la propriété car nous avons été possédés. Toute cette notion selon laquelle la loi dit que tu peux posséder ceci ou ne pas posséder cela, suscite en nous des sentiments très complexes à cause de la manière dont nous sommes venus au monde, dont nous avons été engendrés. Il ne s’agit pas de me cacher derrière l’esthétique noire ou de parler au nom des Noirs. Je ne parle qu’en mon nom. Je veux juste créer ou influencer, disons ; peut-être que ce n’est même pas créer. Je veux donner à voir des choses qui sont intéressantes et qui résonnent – qu’elles soient belles ou horribles. Ce n’est pas univoque. Je veux avant tout créer quelque chose qui a de la force.

Vue de l'exposition « Helter Skelter : Arthur Jafa and Richard Prince ». Photo : Andrea Rossetti. Courtesy Fondazione Prada
Estimez-vous partager avec Richard Prince une vision commune de l’Amérique ?
Dès lors que l’on cherche à créer des choses vraies, on finit par arriver aux mêmes conclusions. Si on entre dans une pièce, qu'il y a du sang sur le sol et que ça transparaît dans nos mots, on n'a pas besoin d'en discuter. Si nous essayons tous les deux de créer quelque chose de vrai, il y aura du sang sur le sol dans nos textes respectifs. Le dialogue, me semble-t-il, est en partie facultatif, car j’ai vu le travail de Richard, je l’ai reconnu, assimilé, intériorisé à un âge relativement jeune. Je n’y pense plus maintenant, je fais juste le mien. Je n’ai pas eu besoin d’y réfléchir pour que nos œuvres se recoupent. Une fois encore, je pense que nos deux œuvres sont préoccupées par ce qui est vrai, ou peut-être même pas ce qui est vrai, mais ce qui est, tout court.
Votre œuvre apparaît particulièrement politique au regard de ce qui se passe actuellement aux États-Unis. Sans être réductrice, est-ce à vos yeux une lecture pertinente ?
C'est une façon tout à fait légitime de l’aborder. Comme je l’ai dit, si l’on se préoccupe d’être quelqu’un qui dit la vérité, ou de faire des choses qui sont vraies, cela ne peut qu’être politique. Donald Trump n’est pas une sorte d’aberration venue de l’espace, il parle au nom d’une grande partie du peuple américain, sans quoi il ne serait pas à ce poste de pouvoir. Ce n’était pas un coup d’État, il a été élu deux fois ! Il représente une part très réelle de l’ethos américain ; il est le reflet de ce que ressentent beaucoup de gens. L’une des choses qui caractérise cette administration, c’est un engagement total dans le déni, dans l’effacement. Ils vont partout retirer les noms des gens, des monuments. Vouloir faire émerger la vérité signifie se heurter à cette logique : ils essaient d’effacer, tu essaies d’insérer, et ainsi de suite. Donc oui, c’est politique. Pour autant, je n’ai pas pour ambition de faire de l’art politique. Je ne me promène pas avec une pancarte pour critiquer ce pouvoir. J’essaie de créer des œuvres qui mettent en lumière l’évidence de cette réalité.

Vue de l'exposition « Helter Skelter : Arthur Jafa and Richard Prince ». Photo : Andrea Rossetti. Courtesy Fondazione Prada
Si Jean-Michel Basquiat peut être considéré comme l’un des premiers artistes afro-américains à avoir accédé à la célébrité dans un monde de l’art encore très blanc – et masculin –, l'art contemporain compte désormais de nombreuses figures majeures reconnues : David Hammons, Kerry James Marshall, Steve McQueen, Carrie Mae Weems, Lorna Simpson, Theaster Gates… Quel regard portez-vous sur l'évolution de la reconnaissance des artistes noirs ?
Il n’y a pas d’art contemporain sans esthétique noire, cela n’existe pas. Aucune équation ne permet d’aboutir à ce que nous appelons l’art moderne ou l’art contemporain sans l’esthétique noire. Il suffit de considérer l’influence des objets africains sur le cubisme – ce mouvement n’a été qu’une transposition de leurs dimensions formelles dans la peinture occidentale. Ces objets étrangers, privés de la reconnaissance de leurs créateurs, ont profondément transformé la pratique artistique occidentale. Le deuxième moment, au XXe siècle, c’est le jazz et plus largement la musique noire. L'exclusion des artistes noirs est à la fois intéressante et bizarre. Les Noirs ont toujours fait de l'art : on en faisait en Afrique, on en a fait quand on est arrivés en Amérique, partout dans le monde, en Europe aussi, mais on était tout simplement exclus, parce que le monde de l'art était réservé aux Blancs, surtout aux hommes blancs. Les femmes en étaient également exclues. Les artistes ont toujours créé avec beaucoup d’intensité, mais Jean-Michel Basquiat est le repère ; il est le premier à avoir percé. Je dis toujours : on ne devrait pas avoir à être Michael Jordan pour pouvoir jouer au basket. C'est un critère impossible, personne d’autre n’est Michael Jordan. De même, on ne devrait pas avoir à être Basquiat pour faire carrière dans le monde de l’art. C’est un talent qui n’apparaît qu’une fois par génération. Il s’est autodétruit en raison de la pression. C’était un génie, mais aussi un gamin, isolé ; ça l’a détruit, mais ça a ouvert les vannes, c’est indéniable. Tout ça, c’est aussi en grande partie une question d’argent. Il y a tout simplement trop d’argent en jeu, ça ne s’arrêtera plus jamais.
J'adore Donald Judd, mais il a dit dans les années 1960 quelque chose comme : « Pourquoi les Noirs pensent-ils qu’ils devraient pouvoir s’imposer dans le monde de l’art comme nous l’avons fait ? » Il y a toujours eu cette crainte que nous envahissions cet espace et que nous y fassions ce que nous avons fait dans le sport, dans le divertissement, dans la musique. Nous sommes très créatifs, et nous subissons une pression énorme. Cette pression stimule l’innovation, et les gens en redemandent. Nous, les Noirs, on vient pour tout foutre en l'air, on vient pour tout chambouler ; c'est ce qu'on fait, et c'est pour ça que les gens sont si mal à l'aise de nous voir dans cet espace, parce qu'il n'y a tout simplement pas de version possible où on y serait sans le transformer, et pas seulement parce qu'on est créatifs. Je le maintiens, le monde de la création n’existerait pas sans notre esthétique. C’est comme si on nous avait tenus à l’écart d’un jeu qu’on a largement contribué à créer au départ. Enfin, c’est juste mon avis…

Vue de l'exposition « Helter Skelter : Arthur Jafa and Richard Prince ». Photo : Andrea Rossetti. Courtesy Fondazione Prada
La musique occupe une place centrale dans votre œuvre. Vous n’avez jamais songé à chanter, créer un groupe ?
Si je savais chanter, je serais le David Bowie noir ! Je m'intéresse beaucoup à la musique, et heureusement, aujourd'hui, il n'est plus nécessaire de savoir chanter pour en faire. Mais oui, ça aurait été mon premier réflexe. Le fait est que, si tu veux t'exprimer, tu n'es pas nécessairement lié à un support spécifique, tu veux juste exprimer ce que tu ressens, et tu vas choisir le support qui t'est accessible. La musique est un moyen d’expression qui nous est très familier, on maîtrise bien ce qu’elle signifie. On ne contrôle peut-être pas l’argent qu’elle génère, mais en termes de ce qu’elle est, la musique contemporaine, c’est de la musique noire ; la culture occidentale, c’est de la musique noire ; tout le monde aime la musique noire ! Dans les autres domaines, l’architecture, les beaux-arts, on est encore en train de se frayer un chemin collectivement. J’essaie d’expliquer à des jeunes Noirs qui viennent me voir et me demandent : « Comment tu as fait ceci et cela ? » Ils n’ont tout simplement aucune idée de ce que c’était que de grandir à une époque où on était en plein apartheid.
Basquiat n’est pas le premier génie issu de la communauté noire. Rien qu’aux États-Unis, je pourrais en citer facilement une vingtaine. Mais sur le coup, peu importait leur talent. Personne ne s’en sortait, il existait une barrière artificielle, pour toutes les raisons dont j’ai parlé. Vous savez, personne ne veut que des gens viennent bouleverser l’esthétique et les critères de ce qui est bon et de ce qui ne l’est pas. Je crois aussi, au fond, que l’art n’a pas de valeur intrinsèque. Les gens pensent que quand je dis ça, je critique l’art. Je dis simplement que c’est une valeur attribuée, il n’y a rien de mal à cela. Ce n’est pas comme un poulet que l’on peut manger, une lampe ou du charbon dont on peut tirer de la chaleur. Cela ne signifie pas que ce n’est pas incroyable et important pour la culture. Mais quand on évolue dans ce milieu, en grande partie, ce qu’on fait, c’est affirmer la valeur de quelque chose. Ce n’est pas juste une idée cosmique universelle. Mettre de la merde dans une boîte, ça peut être de l’art, n’importe quoi peut être de l’art. L’enjeu reste : est-ce qu’on crée quelque chose dont on peut collectivement convenir qu’il a de l’importance ?

Arthur Jafa, Big Wheel II, 2018. Vue de l'exposition « Helter Skelter : Arthur Jafa and Richard Prince ». Photo : Andrea Rossetti. Courtesy Fondazione Prada
Dans l’exposition, on peut voir beaucoup de vos œuvres, notamment des vidéos, parmi lesquelles votre chef-d'œuvre Love Is the Message, The Message Is Death (2017). Vous travaillez actuellement sur un film, n'est-ce pas ?
C'est un long-métrage de cinéma, pas une vidéo d’art. Mes parents ne considèrent pas mes vidéos comme des films, ils n'utiliseraient jamais le terme « cinéma ». C'est très drôle, je pourrais faire un film sur la réaction de mes parents face à mes vidéos ! Ce projet est une histoire d’amour. Je veux déployer toutes les stratégies formelles et techniques que j’ai développées et accumulées au fil du temps. Je ne suis pas seulement intéressé par le fait de réaliser, je veux faire un bon film, qui soit divertissant, que les gens aient envie de voir. Je veux aussi absolument faire quelque chose qui soit différent, c'est une partie importante de mon projet. Pour moi, il n'y a pas de dichotomie entre faire quelque chose d'artistique ou de populaire. Je pense aussi à la musique, et pas seulement à celle faite par des Noirs. Je suis devenu complètement accro au rock des années 1960-1970 : The Who, Led Zeppelin, sans oublier Jimi Hendrix, bien sûr. Je suis vraiment passionné par la façon dont ce mouvement a fait son apparition et a transformé la musique pop : bruyante, dissonante, sexy, violente. J'espère que mon film en reflétera l'esprit. D'un point de vue cinématographique, c'est mon objectif.
À l’avenir, envisagez-vous de vous consacrer davantage au cinéma en parallèle de votre pratique d’artiste visuel ?
Je veux que ma pratique artistique reste en marge de mon travail cinématographique ; je veux dire par là que ce n’est pas que je m’en fiche de ce que je fais, mais le cinéma, c’est un grand spectacle. J’adore l’art, je m’y suis consacré corps et âme.
Qui sont vos cinéastes préférés ?
Andreï Tarkovski, sans hésiter. Et j’ai déjà parlé de 2001 : l'Odyssée de l'espace, Stanley Kubrick est l’un de mes héros.
« Helter Skelter : Arthur Jafa and Richard Prince », 9 mai – 23 novembre 2026, commissaire Nancy Spector, Fondazione Prada, Ca' Corner della Regina, Santa Croce 2215, Venise, Italie.



