Les grands artistes ont en partage l’exploration d’une terra incognita ; cet impérieux besoin de défricher de nouveaux horizons, faire bouger les lignes, à rebours de tout déjà-vu. Creuser un sillon singulier – sans cesse renouvelé. La première exposition muséale en Suisse de Pierre Huyghe en fait l’éclatante démonstration. Le plasticien, né en 1962 à Paris et installé à Santiago du Chili, dont les créations ont, en l’espace de trois décennies, durablement imprégné nos rétines et hanté nos esprits – à la Documenta 13 (Cassel, 2012), au Centre Pompidou (Paris, 2013), au Skulptur Projekte Münster (2017), au Kistefos Museum (Jevnaker, 2022), notamment –, a conçu pour l’écrin de la Fondation Beyeler, à Riehen, près de Bâle, un univers fictionnel fascinant.
UN « SOULSCAPE »
Créations antérieures et plus récentes y interagissent dans une cohésion de temporalités, de voix, d’états, poussant toujours plus loin ses recherches sur les conditions d’existence. « Avec cette exposition, j’ai voulu concevoir une géographie émotionnelle, un espace mental, un soulscape, un terme qui associe Scapeland [1989] du philosophe Jean-François Lyotard et Le Dépeupleur [1970] de Samuel Beckett, confie l’artiste. C’est un état et un ensemble de conditions, une superposition de choses qui sont à la fois très matérielles et plus mentales, de l’ordre de l’imaginaire, de l’inconscient. » Et de poursuivre : « L’exposition est liée au lieu, pensée pour occuper les espaces architecturaux de la Fondation Beyeler dessinés par Renzo Piano. Pour autant, je n’en fais pas une transformation dramatique, c’est un décadrage qui servait le travail plutôt qu’un simple geste pour le geste. Il fallait des porosités, des passages, des seuils et des superpositions de plans. J’ai ouvert le plafond, les couleurs sortent des formes des œuvres. J’ai essayé de produire une continuité. » Il détaille ainsi sa démarche : « Il y a une tentative d’annuler le donné, inhérent à l’espace muséal. J’ai voulu fabriquer un tout mais incomplet, en partie en jouant avec le sol, nommé Light Dust, recouvert d’une moquette ; les couleurs ou les ombres des œuvres se répandent hors de leurs formes et viennent se mélanger au voisinage. Il a à la fois une qualité domestique et est digital, avec des lumières faussées, fictionnelles. Il n’existe pas de parcours défini, chaque œuvre est une figure. »
Au cœur du dispositif, qui explore des dimensions métaphysiques, le souffle, tel un élan vital, donne le tempo. L’interruption subite de la respiration d’un poumon artificiel rythme cet ensemble polyphonique. Ce qu’il se passe entre les œuvres affecte l’accrochage et l’environnement. « La question de la respiration est au centre de l’exposition, résume Pierre Huyghe. Elle la traverse par des trous dans les murs, qui ont la taille d’une bouche ouverte. Tout est rythmé par Apnea, une forme en silicone qui évoque un poumon respirant sous l’eau, ou un animal lové sur lui-même, sous cette pierre flottante qui lui impose une pression. Dès l’instant où nous naissons, le métronome de la respiration se met en marche, une automation. Or, de temps en temps, il se dérégule : c’est l’apnée. » Un concept qui puise dans son propre vécu : « C’est un aspect personnel dans cette exposition, étant moi-même concerné par cette pathologie. Mais cette condition n’a pas besoin d’être liée à ma personne. » « Faire une exposition dans un musée, c’est être sous condition. En tant qu’espèce, nous vivons sous certaines conditions. L’apnée est une condition de la santé. Je l’utilise pour trouver des méthodologies d’exposition, comme j’ai pu le faire avec le cancer ou la grippe précédemment. Lorsque la respiration du poumon s’interrompt, les sons changent, les vitres à cristaux liquides s’opacifient, certaines pièces s’activent. Tout se synchronise et se désynchronise », commente-t-il.

Au premier plan : Adversary (2026), et Camata (2024). Vue d’installation « Pierre Huyghe », Fondation Beyeler, Riehen/Bâle, 2026. © Pierre Huyghe, représenté par ProLitteris (Suisse) / ADAGP (France). Photo : Ola Rindal
Autre nouvelle création, évoquant les portes de civilisations antiques, Adversary (2026) est mise en regard avec un petit tableau de Max Ernst, The Witch (1941). « C’est un bas-relief, une porte fermée monumentale, en aluminium, qui dégage une certaine présence, analyse l’artiste. C’est une image mentale. Dans une IRM, on a capturé l’activité cérébrale ; une machine image ce que la personne est en train d’imaginer. Cet objet est un état arrêté, une image parmi toutes celles possibles d’une chose imaginée. Elle est l’accès à tous les autres possibles de cette image. Cet objet contient assez de formes pour que chacun puisse projeter ce qu’il y voit. Dans les paréidolies, il y a des formes, des visages, des actions… C’est à la fois une image et un objet, comme toute forme incomplète. »

Pierre Huyghe, Liminals, 2025. Film, son ; numérisations photogrammétriques du corps et du paysage, capture de mouvement et enregistrement physique en temps réel via un moteur de jeu. Commandé par la LAS Art Foundation et la Hartwig Art Foundation. Courtesy de l’artiste, Galerie Chantal Crousel, Marian Goodman Gallery, Hauser & Wirth, Esther Schipper, TARO NASU et Anna Lena Films, Paris. © Pierre Huyghe, représenté par ProLitteris (Suisse) / ADAGP (France)
UN VOYAGE SPATIOTEMPOREL
Est également dévoilée la version « entièrement reconstruite » du film Liminals (2025), plus troublante encore, et qui n’a plus rien à voir avec celle présentée par la Collection Pinault à la Punta della Dogana, à Venise, en 2024. « C’est maintenant une approche mythologique, plus exactement une cosmogonie qui se rapporte à différents états de la matière, précise l’artiste. À un moment donné, elle prend la forme d’un corps, en l’occurrence féminin. On comprend qu’une configuration de matière a la possibilité de s’engendrer elle-même. Il y a aussi des états indéterminés, des moments chaotiques où l’on ne sait plus si cette configuration est liquide, gazeuse, solide, minérale, biologique. C’est une superposition de tous les états possibles. »

Idiom (2024). Vue d’installation « Pierre Huyghe », Fondation Beyeler, Riehen/Bâle, 2026. © Pierre Huyghe, représenté par ProLitteris (Suisse) / ADAGP (France). Photo : Ola Rindal
Cette pièce majeure, évoquant « un état liminal, une danse incessante de la matière », fait écho aux différentes œuvres qui ponctuent la déambulation : Umwelt (2011), Cambrian Explosion 19 (2013), Human Mask (2014), Estelarium (2015), Camata (2024), Idiom (2024) ou Timekeeper (2026).

Pierre Huyghe, Human Mask, 2014. Film couleur, son, 19 min., Collection Maja Hoffmann / Luma Foundation, Courtesy de l'artiste et Anna Lena Films, Paris. © Pierre Huyghe, représenté par ProLitteris (Suisse) / ADAGP (France)
Last but not least : Alchimia (2026). « Ce ver, à la fin de l’exposition, est inspiré d’une conversation avec ma fille sur les gargouilles des églises, d’où le mal serait expulsé, recraché vers l’extérieur, explique Pierre Huyghe. En partant de ce délire imprévu, qui de plus en plus m’intéresse, dans le sens où j’entre dans un endroit sans contrôle sur mon travail, j’ai pensé que cette forme larvaire naïve – comme on le dit d’une cellule, dans un état indifférencié – est métaphoriquement l’alchimie qui configure des particules de matière et produit des images. Des images qui se forment dans l’inconscient, pendant le sommeil, et disparaissent dès lors que le rythme respiratoire s’interrompt. On est alors abruptement expulsé du monde de l’imaginaire et propulsé dans le monde conscient. Quand il y a apnée, le ver se met à convulser. » Et de conclure : « Autrement dit, lorsque le rythme de nos vies se dérégule, il sort de sa condition, qui consiste à créer des images mentales. C’est notre inconscient profond, ancestral. »

Alchimia (2026). Vue d’installation « Pierre Huyghe », Fondation Beyeler, Riehen/Bâle, 2026. © Pierre Huyghe, représenté par ProLitteris (Suisse) / ADAGP (France). Photo : Ola Rindal
L’un des artistes les plus novateurs et influents de sa génération invite chaque visiteur à un voyage spatiotemporel extraordinaire, dans une dimension plus sensorielle que jamais, un jeu entre la fiction et la réalité, l’artificiel et le naturel, l’humain et le non-humain. Autant de tropismes qui habitent cet « espace mental », tel qu’il le définit, ouvrant un nouveau chapitre. Les sons, particulièrement travaillés, s’y superposent, s’enchevêtrent, ramenant chacun à soi-même, en son for intérieur, qu’il s’agisse de la respiration ou de la bande sonore des films. Dans ce Gesamtkunstwerk (œuvre d’art totale) intime et ultrasensible, ses recherches développées de longue date délivrent toute leur cohérence. Son sens de l’interconnexion entre œuvres matérielles, technologies, biologie, lumière, son, atteint ici son acmé.
Le plasticien, qui aspire à prendre du recul, n’en travaille pas moins à un projet de long métrage. Son univers étrange, mêlant science et fictions, rapport à la terre et aux éléments naturels, thèmes philosophiques et profondeur émotionnelle, a parfois été comparé à celui de David Lynch, autre maître ès mystères ; sa puissance visuelle, au cinéma d’Andreï Tarkovski – Stalker (1979) – ou de Stanley Kubrick – 2001, l’Odyssée de l’espace (1968). Contre toute apparence, cette exposition en apnée, nouveau jalon dans sa carrière, confirme qu’il est loin d’être à bout de souffle.
« Pierre Huyghe », 24 mai-13 septembre 2026, Fondation Beyeler, Baselstrasse 101, 4125 Riehen, Suisse.




