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Entretien

Stéphane Martin : « ma vie est une série d’histoires d’amour avec les continents »

Il a orchestré avec brio la préfiguration du musée du quai Branly – Jacques Chirac, à Paris, dont il a pris les rênes de 1998 à 2020. Cet amoureux des voyages et des arts extra occidentaux évoque les temps forts de cette aventure intellectuelle exceptionnelle et pose un regard lucide sur les nouveaux enjeux auxquels doivent répondre les directeurs de musées.

Propos recueillis par Bérénice Geoffroy-Schneiter
24 juin 2026
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Stéphane Martin. © Musée du quai Branly – Jacques Chirac. Photo Didier Plowy

Stéphane Martin. © Musée du quai Branly – Jacques Chirac. Photo Didier Plowy

Vous rappelez-vous votre première rencontre avec le continent africain ?

C’est véritablement par le plus heureux des hasards que j’en suis venu à m’intéresser à l’art africain. Jamais je n’aurais imaginé, enfant, la voie que j’allais emprunter adulte. Je viens d’un milieu petit-bourgeois. Mon père possédait deux restaurants, je l’ai toujours vu happé par son travail. J’étais, quant à moi, un élève solitaire, de surcroît dyslexique. Les mots m’angoissaient terriblement… J’ai eu la chance de rencontrer un ami de mon père qui avait la charge d’une exploitation forestière au Gabon. Grâce à lui, j’ai pu effectuer mon premier voyage en Afrique en 1971 à l’âge de 15 ans, soit deux ans avant mon baccalauréat. Puis ont suivi chaque année des séjours d’un mois, qui m’ont laissé des souvenirs merveilleux. Ainsi, je me rappelle tout particulièrement ce périple accompli avec mon père en Land Rover pour relier Paris à Libreville. J’avais à peine mon permis, et nous étions totalement nuls en mécanique ! Sur place, il n’y avait déjà plus de gardiens de reliquaires byeri, mais on trouvait encore des petits objets, qui m’ont donné le virus de la collection.

Comment l’élève solitaire et discret que vous étiez a-t-il alors décidé de passer le concours de l’École nationale d’administration (ENA), à Paris ?

Je crois que je voulais surtout ne pas faire le même métier que mon père. Je caressais vaguement le rêve de devenir diplomate, sans doute après avoir lu Le Vice-Consul [1956] de Marguerite Duras. J’ai eu également la chance d’être entouré d’amis qui m’ont beaucoup structuré, comme Emmanuel Carrère. Grâce à ma mention au bac, je suis entré à Sciences Po, puis j’ai intégré assez naturellement l’ENA. Les nombreux séjours que j’avais effectués aux États-Unis m’avaient doté d’une bonne pratique de l’anglais, ce qui m’a certainement aidé.

Vous cédez, là encore, à l’appel des voyages…

Si je devais résumer mon parcours par une formule, je dirais que ma vie est une série d’histoires d’amour avec les continents. Après le choc du Gabon pendant l’adolescence, je découvre Les Marquises et Tahiti grâce à mon service militaire dans la marine. Hélas, cette parenthèse est de courte durée, et je constate avec tristesse que le métier de diplomate me paraît artificiel… Le hasard, là encore, fait bien les choses. Alors que mon classement m’avait ouvert les portes de la Cour des comptes, une place se libère au Sénégal. Particulièrement francophile, le président Léopold Senghor avait voulu créer un poste destiné à un haut fonctionnaire français dont la tâche était de contrôler les comptes des entreprises publiques françaises. J’y noue des relations professionnelles et amicales et, surtout, je m’immerge pendant quatre années dans la culture africaine – ce qui s’avérera un atout précieux pour mes futures fonctions.

Vos années passées en tant que délégué général du Centre Pompidou, à Paris, vont également être fondamentales pour appréhender le monde des musées et de la culture. Quel souvenir en gardez-vous ?

Un ami à la Cour des comptes, qui travaillait au cabinet de Jack Lang, m’avait informé de la vacance de ce poste. Or, ma chance était de ne pas être marqué politiquement. Ce furent des années exaltantes et très dures à la fois. Je ne m’entendais pas avec Hélène Ahrweiler, qui avait été nommée présidente du Centre Pompidou en février 1989, mais j’ai appris beaucoup de choses à son contact. En parallèle, je nourris ma passion pour la musique et me laisse guider par ce que j’aime entendre. Je découvre ainsi Béla Bartók avant Wolfgang Amadeus Mozart, et éprouve une immense admiration pour Pierre Boulez. Ce dernier me prend alors sous son aile – je pense que l’idée d’avoir un technocrate à lui ne lui déplaisait pas ! Il faut également se rappeler le contexte. Dans la vie musicale, deux camps s’affrontaient à l’époque : d’un côté les « Bouléziens », de l’autre les partisans du compositeur Marcel Landowski. Pierre Boulez avait une obsession : remplacer Michel Schneider, le directeur de la musique et de la danse au ministère de la Culture. Il me fait alors rencontrer Jean Maheu, le P.-D.G de Radio France, ainsi que Claude Samuel, qui y dirigeait le département musique. Sous leurs auspices, je deviens en 1990 délégué chargé de la production musicale à Radio France, un poste dont je conserve là encore un souvenir merveilleux. J’assiste à des concerts tous les soirs et accompagne les orchestres à l’étranger. J’effectue à cette occasion mon premier voyage au Japon, un pays que je découvre et pour lequel je ressens un attrait immédiat. Une autre facette de mon poste consiste également à agencer, un peu à la façon d’un journal, la programmation des concerts. Cette expérience sera capitale pour mes futures fonctions au musée du quai Branly – Jacques Chirac.

Vous n’avez jamais caché votre goût de la collection et votre fréquentation des marchands d’arts extraoccidentaux. Cela vous a-t-il été bénéfique d’un point de vue professionnel ?

J’ai été très jeune happé par le virus de la collection. Comme la plupart des enfants, j’ai commencé par des billes, des timbres ; j’aimais avant tout constituer des séries. Ce n’est que vers l’âge de 16 ou 17 ans que j’ai entrepris de chiner des objets d’« arts primitifs », comme on les appelait alors. À ma sortie de l’ENA, plutôt qu’une voiture, mon père m’a offert un masque dan de Côte d’Ivoire. Avec mon salaire de fonctionnaire, je ne pouvais pas acquérir des pièces importantes, mais j’avais l’habitude de faire tous les samedis le tour des galeries de Saint-Germain-des-Prés. J’aimais aller notamment chez Jean-Michel Huguenin, qui m’abreuvait de ses conseils érudits. C’est dans la galerie d’Alain de Monbrison que j’ai croisé pour la première fois Jacques Kerchache. L’autre rencontre décisive sera celle que je ferai au tournant des années 1993-1994 avec le grand collectionneur suisse Jean Paul Barbier-Mueller, qui deviendra par la suite un ami.

Arrive alors l’élection à la présidence de Jacques Chirac, et votre carrière prend un autre élan. Pouvez-vous rappeler la genèse du pavillon des Sessions du Louvre et la création du musée du quai Branly ?

Lorsqu’il accède au pouvoir en mai 1995, Jacques Chirac caresse déjà le projet de créer un département au musée du Louvre dédié aux arts que l’on ne nomme pas encore « premiers ». Il faut garder en tête que Jacques Kerchache était un marchand et venait plutôt de la gauche. La Rue de Valois manifestait beaucoup d’hostilité à son encontre. J’avais occupé en 1993 le poste de directeur adjoint du cabinet de Jacques Toubon au ministère de la Culture et de la Francophonie puis celui de directeur de cabinet de Philippe Douste-Blazy au ministère de la Culture de 1995 à 1997. Jacques Chirac cherchait alors un haut fonctionnaire intéressé par ces cultures et susceptible de mener à bien ces projets. C’est Jacques Kerchache en personne qui a eu l’idée de souffler mon nom et de me conduire à l’Élysée pour me présenter au président.

La dissolution de l’Assemblée nationale par Jacques Chirac en 1997 aurait pu sonner le glas de ces deux projets. Comment vivez-vous cette période ?

Je pensais en effet que le projet d’un musée dédié aux arts extraoccidentaux allait définitivement être enterré. Je suis alors recruté par le prince Albert II de Monaco pour créer un lieu de culture abritant à la fois un centre des congrès, un opéra et un lieu d’expositions. Ce sera le Forum Grimaldi, programme que je dirigerai de 1997 à 1998 et qui sortira de terre en 1999. Mais cette parenthèse est de courte durée, puisque, contre toute attente, je suis rappelé par le président Jacques Chirac pour mener à bien le projet muséal qui lui tient à cœur. Par décret du 30 décembre 1998, je suis alors nommé président de l’Établissement public du musée du quai Branly…

Quels principes ont alors guidé vos choix ?

Mon expérience au Centre Pompidou s’est avérée fondamentale. Ce musée créé ex nihilo, qui jouissait en outre d’une totale autonomie par rapport à la Direction des musées de France, était un modèle pour moi. J’aimais avant tout son ouverture à toutes les disciplines comme à tous les publics. J’ai alors constitué autour de moi une équipe restreinte de personnes dont la plupart venaient du Centre Pompidou, parmi lesquelles Germain Viatte, qui avait rejoint dès 1997 l’équipe du musée du quai Branly comme directeur du projet muséologique. C’était une ambiance particulière. Lionel Jospin était séduit par le côté « tiers-mondiste » du musée, tandis que Jacques Chirac mettait en avant sa vocation artistique. Les deux hommes se sont cependant parfaitement entendus sur le sujet. Les grands travaux mitterrandiens avaient connu une série de catastrophes qui avaient tourné au mélodrame. La seule exigence imposée par le gouvernement de Lionel Jospin était que le coût global du chantier muséal n’excède pas une année de fonctionnement de la Bibliothèque François-Mitterrand : soit 1 milliard de francs. Il fallait par ailleurs désigner l’architecte capable de donner forme à cette démarche d’envergure. Le bâtiment se devait en effet d’être monumental pour incarner la force symbolique de son message. En 1999, je préside donc le jury du concours international d’architecture du futur musée, qui soumet à la décision de Jacques Chirac le choix de Jean Nouvel. Ce dernier l’approuve, séduit à la fois par la place faite au jardin ainsi que par les orientations du parcours muséographique. La construction de l’édifice prendra, hélas, plus de temps que prévu. Le terrain sableux était plein d’eau, et le chantier a dû être interrompu par des campagnes de fouilles archéologiques.

Les jeunes générations ne peuvent imaginer quel climat d’hostilité a accompagné la création de ce musée. Pouvez-vous nous rappeler la violence de ce contexte ?

Il régnait en effet un climat de grande méfiance à l’égard de cette entreprise. Un désaccord idéologique divisait les ethnologues et les amateurs d’arts primitifs. J’ai très vite pressenti que le musée du quai Branly devait être placé sous la double tutelle de la Recherche et du ministère de la Culture afin d’apaiser les querelles. Par ailleurs, le chantier des collections a été une aventure scientifique exceptionnelle, qui nous a permis de mettre en place des protocoles inédits. L’ambiance n’en était pas moins franchement hostile. Ainsi, je me souviens que, lors du déménagement des collections du musée de l’Homme, du chewing-gum avait été logé dans les serrures des portes afin d’en entraver l’accès ! Et nous avons découvert que les objets en plumes collectés au Brésil par Claude Lévi-Strauss étaient détruits…

Parallèlement est inauguré le 13 avril 2000, par le président Jacques Chirac, et en présence de Jacques Kerchache, le pavillon des Sessions, au Louvre, conçu par l’architecte Jean-Michel Wilmotte. Quel regard portez-vous sur sa récente transformation par Laurence des Cars en Galerie des cinq continents ?

Une réalité s’impose. En 2000, quelque 110 œuvres d’arts extraeuropéens étaient présentées au sein de ce département du Louvre et avaient vocation à être une ambassade du futur musée du quai Branly. De nos jours, il n’en subsiste que la moitié ! Pour ma part, je ne suis pas convaincu que l’on puisse faire dialoguer les cultures dans une seule salle. Nous ne sommes pas ici dans le même contexte culturel qu’au Louvre Abu Dhabi. Le seul point positif de ce projet a été de faire travailler ensemble les conservateurs des deux musées. Mais force est de constater que le Louvre n’a jamais digéré ce qu’il considère encore comme « une greffe ».

«Blessing ceremony» dans le cadre du vernissage de l’exposition «Océanie» en juillet 2019, musée du quai Branly – Jacques Chirac, Paris. Courtesy du musée du quai Branly – Jacques Chirac. Photo Thibaut Chapotot

Le 20 juin 2006, le musée du quai Branly est inauguré par le président de la République Jacques Chirac et le secrétaire général des Nations unies Kofi Annan. Vous allez en prendre les rênes jusqu’en 2020. Quelles sont les réalisations dont vous êtes le plus fier ?

Notre objectif était d’atteindre le million de visiteurs par an, aussi nous fallait-il concevoir une politique d’expositions temporaires apte à séduire les publics les plus diversifiés. Le statut de président de l’Établissement public du musée du quai Branly me laissait une totale liberté en matière de programmation. J’ai pris alors la décision de toujours garder une porte ouverte à toutes les voix. Par exemple, trois expositions sur les arts du Pacifique ont été programmées avec trois commissaires venus d’horizons très variés : l’une pensée par des conservateurs maoris du musée néo-zélandais Te Papa Tongarewa, à Wellington¹ ; une deuxième sur l’art des Kanak réalisée par Emmanuel Kasarhérou², lequel m’a succédé à la tête de l’établissement ; la troisième, enfin, sur les massues du Pacifique sous le commissariat du professeur Steven Hooper³. Il m’importait que le musée suscite beaucoup de curiosité. J’étais particulièrement fier que le public puisse découvrir dans un même lieu des accrochages aussi différents que Tarzan ! (2009), dédié à cette icône de la littérature populaire, Tatoueurs, tatoués ou encore Mayas. Révélation d’un temps sans fin (2014-2015). J’ai par ailleurs donné carte blanche à des personnalités non issues du monde des musées, comme l’ancien footballeur Lilian Thuram, qui a été commissaire en 2011, aux côtés de l’historien Pascal Blanchard, d’Exhibitions. L’invention du sauvage consacrée aux zoos humains.

Le contexte dans lequel évolue Emmanuel Kasarhérou, votre successeur, a sensiblement changé. Comment abordez-vous la question des restitutions ?

Lorsque j’étais en poste, je n’ai pas connu cette crise ni la montée en puissance de ce postcolonialisme. « Par définition, un musée est un lieu illégitime, associé à une vision occidentale d’universalisme. » À l’époque de l’ouverture des lieux, on se posait plutôt la question de « qui parle ». Tout médiateur est forcément partial. Aujourd’hui, on est tenté de ne faire parler qu’un Dogon sur la culture dogon. Par ailleurs, il est clair qu’on ne peut pas conserver en Europe 99 % des œuvres d’art africain. Mais j’aime l’idée que l’on puisse montrer des peintures chinoises en France, et que des peintures françaises soient montrées en Chine. Je suis néanmoins très fier de ce qu’accomplit Emmanuel Kasarhérou en ces temps de tempête. Le musée tient bon, les objets et les hommes circulent.

Comment occupez-vous désormais votre temps ?

Après deux années en poste au Japon en tant que directeur de l’Institut culturel et conseiller culturel auprès de l’ambassade de France au Japon, je partage à présent ma vie entre le nord de la Thaïlande et la France. Je me suis pris de passion pour les arts asiatiques et j’ai vendu la totalité de ma collection d’objets africains pour acquérir des pièces japonaises d’art populaire appartenant au mouvement Mingei. Mon autre passion est la céramique glaçurée thaïe du XVe siècle. J’ai toujours préféré l’art des marges à l’art officiel.

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