Après le décès de l’Argentin Julio Le Parc le 30 mai à Paris, une autre figure majeure de l’art cinétique tire sa révérence. Yaacov Agam est mort en Israël ce 21 juin, à l’âge de 98 ans.
Né le 11 mai 1928, en Palestine sous mandat britannique, Yaacov Agam (de son vrai Gibstein) a grandi dans la première implantation juive de Rishon LeZion. Son père était rabbin et kabbaliste. Cette enfance au sein d’une famille très religieuse a profondément façonné sa vision artistique. Récipiendaire du prestigieux Prix d’Israël en avril dernier, il avait déclaré dans une interview au Times of Israël : « Quand je regarde autour de moi, que je vois mes œuvres, cela va bien au-delà. Je tourne la tête et je vois quelque chose de différent. Tout est changeant. C’est ça, la réalité. La réalité, dans d’autres formes d’art, est fixe et étroite, ce qui n’est pas le cas ici – elle est ouverte, changeante et nous rapproche de la vision de la réalité de l’hébreu et du judaïsme. » Il avait ajouté : « Le judaïsme a toujours été la base de mon travail parce que mon père était rabbin ; il a toujours été question de valeurs et de la vision du monde du judaïsme. »
Formé à l’École des beaux-arts Bezalel à Jérusalem de 1946 à 1948, tout en travaillant en parallèle comme graphiste dans des agences de publicité, il part pour la Suisse en 1949. Il étudie à l’École d’arts appliqués de Zurich (Kunstgewerbeschule), alors dirigée par Johannes Itten, théoricien et enseignant du Bauhaus, qui a eu Josef Albers parmi ses élèves. Influencé par le peintre et sculpteur Max Bill, Agam suit les cours de l’historien de l’architecture Sigfried Giedion à l’École polytechnique fédérale de Zurich, qui contribuent à forger sa vision artistique : transformer la peinture statique en expérience vivante. Il s’installe à Paris à partir de 1951. « C’était une période effervescente après une guerre meurtrière, la ville était pleine d’artistes du monde entier venus apporter leur contribution au renouvellement du dialogue artistique, se rappelait-il en 2020 dans un entretien au Centre Pompidou. J’habitais alors un petit hôtel à Montparnasse et passais mes soirées à rencontrer des artistes à la Coupole, au Select, ou au Dôme, et je fréquentais l’atelier de l’art abstrait rue de la Grande Chaumière. [...] À cette époque, j'allais manger à l'armée du Salut, mais c'était la période la plus créative de ma vie. »
En 1953, lors de sa première exposition personnelle à la galerie Craven, il montre des Tableaux transformables. Il s’impose dans l’exposition « Le Mouvement », qui pose les bases du mouvement cinétique, sous le commissariat de Pontus Hultén, en avril 1955 à la galerie Denise René, à Paris, aux côtés notamment d’Alexander Calder, Marcel Duchamp, Jesús Rafael Soto, Jean Tinguely et Victor Vasarely. Entamant une carrière de sculpteur et d’artiste cinétique, il côtoie Constantin Brancusi, Marc Chagall, Yves Klein, César ou encore André Breton, qui choisit les titres de ses œuvres. Il a exposé à la première Biennale de Paris (octobre 1959).
À partir du milieu des années 1970, sa pratique embrasse différents médiums : peintures, sculptures mais aussi architectures, monuments ou vidéos. La spécificité de son approche réside dans le déplacement du spectateur, et non dans un mouvement généré par des éléments mobiles de l’œuvre, comme c’est le cas chez d’autres artistes cinétiques. Ses motifs géométriques et prismes triangulaires produisent des effets visuels différents selon l’angle sous lequel ils sont observés.
Parmi ses œuvres monumentales dans l’espace public, citons Tente (1974) à l’université de Bourgogne, faculté des Sciences Mirande, à Dijon ; Fontaines musicales (1977) à Paris - La Défense ; ou la fontaine Feu et Eau (1986) de la place Dizengoff, à Tel Aviv. Le « Salon Agam », réalisé pour les appartements privés du président Georges Pompidou au palais de l’Élysée (1972-1974) est conservé par le musée national d’Art moderne / Centre Pompidou.
Yaacov Agam a, par ailleurs, développé une méthode d’apprentissage visuel pour les enfants, fondée sur la perception des formes, des couleurs et du mouvement. Cette invention lui a valu de recevoir en 1996 la médaille Comenius de l’Unesco, qui distingue les innovations en matière d’éducation.
Les plus grands musées internationaux lui ont consacré des expositions : le musée national d’Art moderne à Paris (1972), le Musée juif de New York (1975) ou le Musée Solomon R. Guggenheim de New York (1980). Ses œuvres figurent notamment dans les collections du Museum of Modern Art de New York et du Centre Pompidou à Paris.
Commandeur de l’ordre des Arts et des Lettres, Yaacov Agam laisse derrière lui sa seconde épouse, la harpiste française Chantal Thomas d’Hoste, et son fils, issu de son premier mariage, Ron Agam, artiste installé à New York.
Le musée Yaacov Agam de Rishon LeZion, institution entièrement consacrée à son œuvre, inaugurée en 2018 dans sa ville natale, salue « l’un des pères de l’art cinétique de par le monde », qui « a dédié sa vie à une œuvre innovante ayant changé l’art moderne et influencé des générations entières d’artistes partout dans le monde ».
« C’est avec une profonde tristesse que le Centre Pompidou a appris la disparition de Yaacov Agam, figure essentielle de l’art cinétique, lui a rendu hommage le musée. En 2020, la Galerie des enfants du Centre Pompidou proposait “Images vivantes”, un parcours-découverte conçu par l'artiste pour les plus jeunes autour du “Salon Agam”, ensemble exceptionnel ayant rejoint la collection du musée national d’Art moderne en 2000 et présenté à Flaine à partir du 6 juillet. Le Centre Pompidou adresse ses plus sincères condoléances à sa famille et ses proches. »




