« Il a conservé jusqu’au bout cet humour unique et cette curiosité d’enfant, confie Yumiko Seki, la compagne de longue date de l’artiste. Son âge semblait s’effacer derrière l’élan qui l’animait encore. Julio explorait sans cesse. Sans doute est-ce là la plus belle leçon qu’il nous laisse. Pour lui, l’inspiration ne tombait jamais du ciel. Les idées naissent du travail, et c’est en cherchant que les choses adviennent. Si cette exploration n’existe pas, rien ne se passe. »
À presque 98 ans, Julio Le Parc n’avait rien changé à ses habitudes. Pour préparer l’exposition de la Tate Modern (11 juin 2026-3 mai 2027), il était toujours dans son atelier de Cachan de 10 h à 13 h, puis de 16 h à 19 h, les deux plages de travail étant entrecoupées d’une sieste, une affaire importante. L’homme qui portait encore un foulard en hommage à son père chef de train, n’a jamais cessé de dessiner son monde, comme un éternel hommage à sa mère qui l’avait encouragé à postuler à 14 ans aux Beaux-arts de Buenos Aires où enseignait alors Lucio Fontana. Là où d’autres écriraient une liste de courses pour le traiteur argentin, Julio Le Parc, explique Yumiko Seki, dessinait un morceau de viande, des empanadas… Et pour préparer ses bagages en vue d’un déplacement, il croquait trois chemises, deux pantalons, un mouchoir…
Grand prix de la Biennale de Venise en 1966, cofondateur du GRAV, Julio Le Parc s’était déjà imposé comme l’une des figures les plus singulières de la création contemporaine lors des Biennales de Paris de 1960, 1963 et 1965. Rien ne semblait alors devoir troubler ses rapports avec la France. En 1967, André Malraux lui remit même les insignes de Chevalier de l’ordre des Arts et des Lettres, consacrant une reconnaissance institutionnelle qui paraissait sans nuages. L’année suivante marqua pourtant un premier tournant. Après avoir pris part à l’Atelier populaire des Beaux-Arts durant les événements de Mai 68, l’artiste fut expulsé du territoire français pendant plusieurs mois.
Puis vint 1972. Dans un texte intitulé La Pièce de monnaie, il énuméra une série de considérations critiques à l’égard du monde de l’art et de ses mécanismes de légitimation : « Sachant que la plupart des idées directrices dans le domaine de l’art proviennent des pays qui exercent un impérialisme politique, économique et militaire, utilisant la culture comme une arme parmi d’autres », ou encore : « Sachant que la réussite esthétique d’une œuvre d’art ne constitue absolument aucune garantie d’apport révolutionnaire »… Confronté à l’invitation que lui adresse Jacques Lassaigne pour une rétrospective au musée d’Art moderne de la Ville de Paris durant l’été 1972, l’artiste affirme ne pouvoir trancher seul. Il confie alors la décision au sort et demande à son fils Yamil de lancer une pièce de monnaie. Le verdict tombe : ce sera non. Ce refus, devenu presque légendaire, pesa durablement sur ses relations avec les institutions françaises. Pendant près de quatre décennies, celles-ci semblèrent ne jamais tout à fait lui pardonner ce geste d’indépendance.
2013 : Renaissance
En 2013, Jean de Loisy, convaincu de l’importance de son œuvre et de la nécessité de la révéler à une nouvelle génération, l’invite à au Palais de Tokyo. Pour Julio Le Parc, alors âgé de 84 ans, l’événement tient de la résurrection. Une nouvelle carrière commence, presque une nouvelle existence. Certes, l’artiste n’avait jamais cessé d’être célébré en Amérique latine, où le Centre culturel Julio Le Parc avait été inauguré l’année précédente, en 2012, à Mendoza, en Argentine. Pourtant, il lui manquait encore cet élan décisif, cette reconnaissance renouvelée capable de le replacer au cœur de la scène artistique internationale. Le Palais de Tokyo lui offrit précisément cette seconde jeunesse.
La même année, il publie Voleur de paroles, un petit ouvrage aussi caustique que jubilatoire, où l’ironie sert d’arme contre les vanités, les conformismes et les mécanismes de légitimation du monde de l’art. Sous les dehors d’un autoportrait d’artiste malchanceux, Le Parc y dresse en réalité un réquisitoire mordant contre les compromissions auxquelles la quête de reconnaissance conduit parfois les créateurs : « Je voudrais bien cosigner ce manifeste "Assez de mystifications" s’il m’aide à sortir de ma situation qui dure depuis trop longtemps. Pourtant, j’ai tout essayé. J’ai commencé par me trimballer partout dans les milieux de l’Art avec mon look d’artiste conquérant. J’ai été impertinent, contestataire, doux, soumis… J’ai adapté ma production aux modes successives. J’ai fait le beau devant les marchands de tableaux. J’ai fait des courbettes devant les officiels de l’art. J’ai invité quelques critiques d’art à déjeuner. J’ai léché des mains de femmes de collectionneurs. J’ai fait le porte-à-porte en commençant par les galeries les plus importantes et les lieux officiels les plus prestigieux. Je n’ai pas eu de la chance. Mais je refuse toujours d’aller dans les galeries de Montmartre. J’ai mon orgueil quand même ! Le talent est toujours là. Mais eux, ils n’ont rien compris. J’insiste encore : les nouvelles technologies, les installations, le social, la photographie, l’Internet, c’est dur mais je m’applique. Mon look rafistolé tient encore. Et un jour viendra où ils s’apercevront de ma génialité. »
Cette reconnaissance tardive ne constitua pas un simple couronnement. Julio Le Parc sut en faire le point de départ d’un extraordinaire renouveau créateur, donnant naissance, entre ses 84 et 97 ans, à plusieurs de ses œuvres les plus abouties. À bien des égards, les mots de sa compagne, Yumiko Seki, éclairent ce parcours hors du commun : « Julio n’était jamais là où on l’attendait. Il trouvait toujours un angle inattendu, une manière décalée de regarder les choses. Son humour était unique, fait de surprises et de déplacements constants du regard. Il adorait aussi les jeux de devinettes, les énigmes, tout ce qui oblige à voir autrement. » Fidèle à cette manière de déjouer les attentes jusqu’au bout, au lieu d’un enterrement officiel, Julio Le Parc s’éclipse alors même qu’il invitera pendant une année les visiteurs de la Tate Modern à prendre une part active dans ses œuvres. À défaut d’un cortège funèbre, c’est un vernissage qui saluera son départ.




