Au MAXXI – Museo nazionale delle arti del XXI secolo, les gardiens qui surveillent La Nona Ora (1999) sont nerveux. C’est la première fois que François Pinault, propriétaire de cette fameuse sculpture de Maurizio Cattelan montrant le pape Jean-Paul II écrasé par une météorite, la présente dans la Ville éternelle. De quoi justifier sa valeur d’assurance de 18 millions d’euros et limiter le nombre de visiteurs à dix sur la plateforme où elle est disposée, dans le cadre de « Tragicomica », exposition qui porte un regard sur l’art italien du milieu du XXe siècle. Une initiative bienvenue tant l’arte povera et la trans-avant-garde ont monopolisé l’histoire de l’art contemporain transalpin.
Prendre du recul
« Le projet date d’il y a une trentaine d’années, explique Andrea Bellini, directeur du Centre d’art contemporain Genève, qui a imaginé cet accrochage avec Francesco Stocchi, directeur du MAXXI. À l’époque, je faisais des études de philosophie à Sienne. Je m’intéressais à Giorgio Agamben, lequel cherchait à définir la culture italienne. » Le philosophe opposait la comédie humaine de Dante Alighieri à la tragédie grecque « dans laquelle l’individu naît innocent mais meurt coupable », rappelle-t-il. « Giorgio Agamben la compare à la culture catholique où l’individu naît coupable, marqué par le péché originel d’Adam, mais meurt pardonné par le truchement du baptême et de la confession, poursuit-il. Selon moi, cette attitude antitragique, donc comique, caractérise la culture italienne, qui ne prend jamais les choses trop au sérieux. Cela ne veut pas dire qu’elle le fait avec légèreté, mais plutôt qu’elle observe les affaires du monde avec un certain recul. »
C’est ainsi rappeler la gravité de l’existence sans en avoir l’air. C’est user de pirouettes pour dénoncer le ridicule autrement que par l’inévitable Merda d’artista (1961) de Piero Manzoni ou par Comedian (2019), la médiatique banane de Maurizio Cattelan, toutes les deux nécessairement sélectionnées pour l’événement. C’est aussi montrer la stèle (2016) de Gianni Motti sur laquelle l’artiste italien établi à Genève a gravé cette épitaphe attribuée à Groucho Marx : « Je vous avais dit que je n’allais pas très bien. »
C’est encore accrocher une série de portraits de clowns peints en 1940 par Nori de’ Nobili représentant des patients de l’hôpital psychiatrique où elle était internée. « Personne ne la connaît, reprend Andrea Bellini. C’est la première fois que ses œuvres sont exposées dans un musée. Issue d’une famille aristocratique de Florence, elle a étudié les Beaux-Arts à l’académie avant de sombrer, dans les années 1920, dans une dépression qui ne l’a jamais plus quittée. » Ses Augustes, à la fois attachants et tristes, rappellent aussi l’importance de la commedia dell’arte dans la création italienne. Cette influence burlesque demeure récurrente parmi les 138 artistes réunis.
Redonner leur place aux femmes
L’exposition a en effet le mérite de révéler des noms restés méconnus, notamment ceux d’un grand nombre de femmes. Si l’art semble souvent une affaire d’homme, en Italie, peut-être plus qu’ailleurs, le cliché machiste est assumé. « Si Marisa Merz est la seule artiste femme reconnue de l’arte povera, c’est surtout parce qu’elle est l’épouse de Mario Merz », abonde Andrea Bellini, dont l’accrochage met en lumière la foisonnante production féminine de cette époque. Ainsi ont refait surface, ces dernières années, les œuvres de Mirella Bentivoglio, Laura Grisi, Chiara Fumai, Suzanne Santoro ou encore Lucia Marcucci. Les collages des années 1960 de cette dernière disent avec humour et résignation la fatigue d’être une femme dans une société aussi patriarcale.

Roberto Cuoghi, SS(XLIPS)MM, 2020, résine et silicone. Courtesy de l’artiste et de Hauser & Wirth. Photo Sarah Muehlbauer
Roberto Cuoghi présente quant à lui la série SS(XLIPS)MM (2020) qui reproduit avec minutie les gâteaux d’investiture des présidents des États-Unis. Des pièces montées de toutes les couleurs qui pourraient ne paraître que kitsch et drôles si elles n’étaient aussi politiques. « Lors de sa première élection, Donald Trump avait exigé d’avoir le même gâteau que Barack Obama… mais en plus grand ! » s’amuse Andrea Bellini. Cette histoire de taille se retrouve au fil du parcours à travers le motif du phallus, qui faisait déjà beaucoup rire les Romains de l’Antiquité et continue de produire son petit effet.
« Tragicomica » prouve que les artistes se moquent de tout : de dieu, de la vie autant que d’eux-mêmes. En 1958, Lucio Fontana a peint Io sono un santo, une toile étonnante : un tableau, antérieur au spatialisme, sur lequel il a écrit d’un côté « Je suis un saint » et de l’autre, « Je suis une charogne » – ou comment remettre Raphaël, Michel-Ange et Léonard de Vinci à leur humble place.
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« Tragicomica. Perspectives on Italian Art from the Mid-20th Century to Today », 2 avril-20 septembre 2026, MAXXI – Museo nazionale delle arti del XXI secolo, via Guido Reni, 4A, 00196 Rome, Italie.




