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La sale odeur de l'expérience vécue

Avec The Ballad of Sexual Dependency, que la rétrospective qui lui est consacrée au Grand Palais, à Paris, permet de redécouvrir, Nan Goldin nous aide à saisir ce qui, dans la marginalité et l’addiction, s’adresse à l’humanité commune.

Emmanuel Tibloux
3 juin 2026
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Nan Goldin, Brian and Nan in Kimono, 1983, photographie argentique. © Nan Goldin

Nan Goldin, Brian and Nan in Kimono, 1983, photographie argentique. © Nan Goldin

Dans son ouvrage fondateur des Cultural Studies, Sous-culture. Le sens du style*1, Dick Hebdige rapporte ce propos tenu en 1977 par un conseiller municipal de Londres après avoir assisté à un concert des Sex Pistols : « Je me suis senti sale pendant près de quarante-huit heures. » Une quarantaine d’années plus tard, l’artiste Nan Goldin évoque en ces termes la relation, centrale dans son travail, entre l’art et la vie : « C’est facile de faire de sa vie un récit, mais c’est plus dur de préserver les vrais souvenirs. Il y a une différence entre un récit et un véritable souvenir. L’expérience vécue a une odeur et elle est sale*2. » Restituer la sale odeur de l’expérience vécue, à la façon d’un concert des Sex Pistols : tel pourrait être le projet que Nan Goldin a porté le plus loin dans son fameux diaporama, The Ballad of Sexual Dependency (1973-1986), qu’il nous est aujourd’hui donné de redécouvrir au Grand Palais, à Paris, près de quarante ans après sa première présentation aux Rencontres d’Arles, en 1987.

L’ESTHÉTIQUE DE L’IMPROPRE

De tous les médiums, la photographie est le plus apte à conserver la dimension – et produire l’effet – de l’expérience vécue. À l’époque de la Ballad, c’est-à-dire avant que la réalité ne devienne virtuelle et l’intelligence, artificielle, elle est l’expression même du réel. Cette propriété, que Roland Barthes appelle, dans La Chambre claire, le « ça-a-été » de la photographie, est accentuée chez Nan Goldin par l’esthétique amateur, que la présentation en diaporama, avec ce qu’elle engage d’intime et de domestique, vient encore renforcer. Inhérent à l’univers marginal que l’artiste documente, celui de l’underground new-yorkais et berlinois au tournant des années 1970 et 1980, l’effet de saleté est rehaussé par une esthétique de l’accidentel ou, littéralement, de l’impropre, qui combine le flash, la sous-exposition, le grain, le flou et le décadrage. Accompagnant la succession des images, la musique complète enfin l’ensemble, avec un côté quasi synesthésique quand retentit le son brut, dense et poisseux du Velvet Underground.

À l’opposé du memento mori et loin de tout voyeurisme, l’œuvre de Nan Goldin esquisse un memento vivere pour nos vies habitées par le désir d’intensité.

Outre qu’il est d’une efficacité redoutable, ce dispositif invite à méditer plus largement sur le système des arts et le rapport au temps. Reposant sur le lien étroit entre la photographie et la chanson, que l’on a longtemps considérées comme des arts mineurs, il nous permet de saisir leur capacité commune à capter l’expérience vécue à un état presque pur, sans que celle-ci ne soit diluée, minorée ou sublimée par la grandeur de l’art. Tel serait l’avantage, à la fois magique et stupéfiant, de ces arts mineurs : produire des capsules de vécu, en nous donnant la possibilité de vivre ou revivre l’expérience à chaque vision ou écoute. De ce point de vue, la photographie et la chanson sont à la fois des projections dans le temps et des façons de le figer. Tel est précisément le temps que la saleté vient matérialiser, tout en révélant son œuvre d’altération. Qu’elle se fasse tache, crasse ou poussière, elle est la marque même du travail du négatif. Aussi pouvons-nous dire qu’elle est, sur le plan de notre présence au monde, ce que sont la mélancolie et la nostalgie dans l’ordre des affects.

On ne saurait cependant réduire la Ballad à la seule dimension de la saleté. La pesanteur des vies qui se défont ne va pas sans la grâce et la légèreté des pauses et des instants captés au flash, qui forment autant de percées ou de trouées dans la nuit. Contribuant à la tonalité élégiaque de l’ensemble, que l’interprétation de « The Cold Song » par Klaus Nomi élève à son plus haut degré, cette tension nous aide aussi à saisir le secret paradoxal de l’œuvre de Nan Goldin. Dédiée à la marginalité et à l’addiction, elle s’adresse à l’humanité commune. À l’opposé du memento mori et loin de tout voyeurisme, elle esquisse un memento vivere pour nos vies habitées par le désir d’intensité
– tout en nous rappelant que la sale odeur de l’expérience vécue pourrait être le tribut à payer à quelque jouissance perdue.


*1 Dick Hebdige, Sous-culture. Le sens du style [Subculture: The Meaning of Style, 1979], 2008, Paris, La Découverte.

*2 Citation extraite de Toute la beauté et le sang versé, magnifique film que Laura Poitras a consacré en 2022 à l’artiste et à sa lutte contre la famille Sackler, propriétaire du laboratoire pharmaceutique producteur de l’OxyContin, l’un des médicaments responsables du scandale des opioïdes.

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« Nan Goldin. This Will Not End Well », 18 mars - 21 juin 2026, Grand Palais, 17, avenue du Général-Eisenhower, 75008 Paris ; chapelle Saint-Louis de la Salpêtrière, 47, boulevard de l’Hôpital, 75013 Paris.

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