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Reportage

Jean Frémon choisit trois dessins inédits de Louise Bourgeois

Le président de la galerie Lelong, basée à Paris et New York, témoigne de sa proximité avec l’artiste franco-américaine à laquelle il vient de consacrer un ouvrage.

Propos recueillis par Marc Donnadieu
10 avril 2026
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Jean Frémon. © Galerie Lelong

Jean Frémon. © Galerie Lelong

L'objet de...

Chaque mois, dans le mensuel The Art Newspaper édition française, des personnalités nous présentent un objet qui leur est cher et nous dévoilent leur relation intime et particulière à cette œuvre d'art.

La première fois que j’ai vu l’œuvre de Louise Bourgeois, c’était en 1978 ou 1979, à New York, par l’intermédiaire du collectionneur Daryl Harnisch, qui travaillait alors pour Sidney Janis*1. Puis, son assistant Jerry Gorovoy, lequel aidait également un jour par semaine Louise Bourgeois, m’a invité tout naturellement à la rencontrer dans son atelier. Elle avait déjà à l’époque une galerie à New York, mais espérait en trouver une pour la représenter à Paris. Nous lui avons donc consacré plusieurs expositions – en 1985, en 1989 puis en 1991, en France, à Paris et en Suisse, à Zurich. En 1985, nous avons montré ses sculptures en bois, mais rien ne s’est vendu ! Son œuvre n’était alors encore qu’émergente ; elle ne s’est vraiment développée que dans les années 1990, en pleine crise du marché de l’art. Nous sommes toujours restés en contact, sans pour autant que Maeght-Lelong soit sa galerie principale en Europe*2. Nous avons édité des estampes, publié des livres… J’ai même réalisé, à la Maison de Balzac, à Paris, la dernière exposition qu’elle a conçue de son vivant*3.

« Tout récit est une fiction: il faut bien inventer les mots par lesquels on l’écrit. »

LA CONCOMITANCE DES CONTRAIRES

Un jour, je me suis rendu chez Louise Bourgeois pour échanger. Il y avait une très grande bibliothèque dans la pièce où elle recevait. Au cours de l’entrevue, au milieu de la conversation, elle s’est arrêtée, s’est ruée vers la bibliothèque, est montée sur un escabeau et a extirpé une pincée de feuilles de papier d’un paquet entouré de kraft posé tout en haut des étagères. Puis elle est revenue discuter avec moi sans mot dire. Au moment de partir, elle m’a raccompagné à la porte et m’a tendu le rouleau. C’était une liasse d’affiches de sa première exposition à la Peridot Gallery [à New York], en 1949. Elles reproduisaient, sur un format haut et étroit, les sculptures totémiques qu’elle réalisait à cette période et, en dessous, la liste des titres des œuvres présentées – c’était à la fois une affiche et un catalogue, comme cela se faisait alors dans les petites galeries. Je me suis demandé : « Pourquoi me donne-t-elle toutes ces affiches ? » Il y en avait une vingtaine ou une trentaine… Et au milieu de l’ensemble se trouvaient, au dos, ces trois dessins. Ils avaient été déchirés puis rassemblés avec du papier collant gris. Lorsque je lui ai dit que je les avais découverts, elle m’a répondu : « Oui, c’était pour vous. » Ce sont des dessins de 1949 dans l’esprit de ses sculptures en bois – à cette époque, elles étaient encore en bois, l’artiste ne les a fondues en bronze que dans les années 1990.

Louise Bourgeois, Sans titre, 1949, 3 dessins déchirés recollés. Courtesy de Jean Frémon

Les dessins déchirés recollés de Louise Bourgeois ne sont pas comme ceux de n’importe qui d’autre. Les personnages qu’elle représente sont de vraies gens, des personnes qu’elle a réellement connues. Elle savait parfaitement qui ils étaient. Ces dessins ont donc une signification particulière : lorsque Louise Bourgeois déchirait un dessin, ce n’est pas parce qu’il ne lui plaisait plus, c’est parce qu’elle était fâchée contre la personne qui y est figurée ; et quand elle le recollait, c’est parce qu’elle s’était réconciliée avec elle ! Elle a toujours gardé cette attitude viscérale de ressentiment, d’amour ou de haine. On peut voir, pour seul exemple, une scène d’un documentaire filmé où elle pousse une sculpture. J’étais dans son atelier au moment où cela a été tourné. Louise Bourgeois était absolument hors d’elle. D’un seul coup, elle s’est énervée et a projeté cette sculpture en plâtre au sol. Ensuite, elle se réconciliait. Elle était comme ça.

Lors de la publication de ses écrits, nous avons cherché ensemble un titre. Elle a choisi Destruction du père. Reconstruction du père*4 à partir du titre d’une de ses installations, Destruction du père [1974], représentant une sorte de festin rituel cannibale. Elle y a ajouté « Reconstruction ». Son père était à la fois agressif et affectueux ; ce qui est relativement banal. Mais, chez Louise Bourgeois, son ressenti était renforcé, exacerbé, et à la source même de tout son travail. Chez elle, tout est ambivalent, tout marche dans les deux sens : destruction, reconstruction.

LE MÉTIER D’ÉCRIVAIN D’ART

Lorsque je suis entré à la galerie Maeght en 1973, Aimé Maeght avait le sentiment d’embaucher non pas un galeriste, mais un jeune écrivain*5. Lui se considérait davantage comme un éditeur que comme un galeriste, ce qui était également le cas d’Ambroise Vollard ou de Daniel-Henry Kahnweiler. C’était une forme de tradition : être éditeur d’estampes, d'ouvrages, de beaux livres ou de grande diffusion ; et avoir comme intermédiaire entre les artistes et la galerie un écrivain apparaissait naturel. Jacques Dupin était là depuis vingt ans déjà. C’est René Char qui l’avait introduit auprès d’Aimé Maeght vers 1954.

Depuis une vingtaine d’années, je n’ai publié que des ouvrages ayant peu ou prou un rapport à l’art. J’ai écrit trois types de textes : des préfaces pour des catalogues, qui sont des analyses ou des observations du comportement de l’artiste dans son travail ; des petites fables partant d’anecdotes liées à des rencontres ou tirées de l’histoire de l’art, et assez largement fictionnelles*6 ; des formes de roman comme Calme-toi, Lison*7. Il est évident que je n’ai pas pu assister aux scènes décrites, elles sont imaginées. Mais même si ces textes sont de nature différente, j’ai fini par penser qu’au fond tout récit est une fiction : il faut bien inventer les mots par lesquels on l’écrit. Ce que je recherche, ce n’est pas une vérité des faits relatés, mais une vérité dans le ton de narration. Je cherche à faire un petit texte comme un peintre cherche à faire un tableau. La vérité est dans la touche, pas dans la ressemblance.

*1 Fondateur de la galerie new-yorkaise Janis, implantée sur la 57th Street.

*2 L’artiste est aujourd’hui représentée par la galerie internationale d’origine suisse Hauser & Wirth.

*3 « Louise Bourgeois. Moi, Eugénie Grandet… », 3 novembre 2010-6 février 2011, Maison de Balzac, Paris.

*4 Louise Bourgeois, Destruction du père. Reconstruction du père. Écrits et entretiens (1923-2000), Paris, Daniel Lelong éditeur, 2000.

*5 Jean Frémon venait de publier L’Origine des légendes en 1972 au Seuil.

*6 Jean Frémon, Le Miroir magique, Paris, P.O.L, 2020.

*7 Le livre, édité chez P.O.L en 2016, est également consacré à Louise Bourgeois.

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Jean Frémon, Louise Bourgeois. Intérieur/ Extérieur, Strasbourg, L’Atelier contemporain, 2026, 256 pages, 9,50 euros.

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