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Pourquoi le « Salvator Mundi » a été absent de l'exposition « Léonard de Vinci » au Louvre

Un documentaire inédit, diffusé mardi 13 avril sur France 5, dévoile les coulisses diplomatiques et politiques ayant conduit à la décision, au plus haut niveau de l’État, de ne pas exposer au musée du Louvre le tableau le plus controversé au monde.

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Un nouveau long métrage documentaire français consacré au Salvator Mundi lève le voile sur l’un des principaux mystères entourant ce tableau énigmatique et controversé : pourquoi il n’a pas figuré dans l’exposition phare « Léonard de Vinci » présentée au musée du Louvre du 24 octobre 2019 au 24 février 2020.

Le Salvator Mundi a été adjugé chez Christie's, à New York, pour 450 millions de dollars en novembre 2017. © Zadig productions/FTV

Intitulé Salvator Mundi : la stupéfiante affaire du dernier Vinci, le film d’Antoine Vitkine, que The Art Newspaper a pu visionner en avant-première, sera diffusé le 13 avril sur France 5. Dans ce documentaire, un haut fonctionnaire travaillant pour le gouvernement d’Emmanuel Macron, dont le nom a été changé en « Jacques », explique sous couvert d’anonymat que l’examen scientifique approfondi du tableau, mené en secret par le Louvre, a conclu que Léonard de Vinci y a « seulement contribué », et que son « authenticité » ne pouvait être confirmée.

L’enjeu diplomatique de ce verdict ne pouvait être plus important. Le propriétaire du tableau, le prince héritier d’Arabie saoudite, Mohammed ben Salmane (MBS), l’a acquis (par l’intermédiaire d’un mandataire) pour 450 millions de dollars – prix le plus élevé jamais payé pour une œuvre d’art – dans une vente de Christie’s, à New York, en novembre 2017. Surnommé « la Mona Lisa masculine », l’œuvre a été vendue comme un authentique Léonard de Vinci.

Une autre source « Gorge Profonde » [référence au pseudonyme de l’informateur secret du scandale du Watergate aux États-Unis, Ndlr] du film – un haut fonctionnaire du ministère de la Culture, dont le nom de code est cette fois « Pierre » – raconte comment l’accord de prêt du Salvator Mundi au Louvre a été discuté en avril 2018 à Paris lors du grand sommet franco-saoudien. Ce dernier a tourné autour d’intérêts communs vitaux dans les domaines de la politique, du renseignement, de la défense, de l’économie et de la culture : « MBS a été reçu en grande pompe lors de cette visite officielle et l’accord d’Al-Ula [un accord sur dix ans, d’une valeur potentielle de plusieurs dizaines de milliards d’euros, qui donne à la France un rôle exclusif dans le projet de développement de la province d’Al-Ula en tant que centre culturel majeur, site patrimonial et destination touristique] a été signé à cette occasion. L’accent a été mis sur le patrimoine dans cet accord. Il ne serait pas déplacé d’affirmer qu’à ce moment-là, la décision a été prise de confier le tableau à la France. L’exposition "Léonard de Vinci" était déjà programmée… L’Élysée a expliqué qu’il était important pour MBS de se positionner comme quelqu’un qui ouvrait l’Arabie saoudite sur le plan culturel et de se présenter lui-même comme un symbole de modernité ».

« Le tableau est arrivé à Paris en juin 2019, se souvient le haut fonctionnaire « Jacques ». Je pense qu’il venait directement de l’endroit à New York il était entreposé depuis la vente. Il est resté trois mois au Louvre et je l’ai vu à ce moment-là. » Entre-temps, il avait été analysé au laboratoire de recherche des musées de France (C2RMF) en vue de tenir le rôle vedette dans l’exposition « Léonard de Vinci » du Louvre (inaugurée le 21 octobre 2019). Mais, à la toute dernière minute – alors que l’attente médiatique était à son comble –, le tableau n’a pas été présenté.

Affiche du film d’Antoine Vitkine, Salvator Mundi : la stupéfiante affaire du dernier Vinci. © Zadig productions/FTV

Alors, que s’est-il passé ? Comme le raconte « Jacques », le haut fonctionnaire anonyme, « le tableau est passé sous un certain nombre de machines et il a été radiographié sous toutes les coutures. Vincent Delieuvin [conservateur en chef chargé de la peinture italienne du XVIe siècle au musée du Louvre] a réuni de nombreux spécialistes internationaux, et à la fin de l’étude, le verdict est tombé : en vertu des éléments scientifiques, Léonard de Vinci n’avait apporté qu’une contribution au tableau. Il n’y avait aucun doute là-dessus. Et donc, nous avons informé les Saoudiens ».

A LA FIN DE L’ÉTUDE [DU LOUVRE], LE VERDICT EST TOMBÉ : EN VERTU DES ÉLÉMENTS SCIENTIFIQUES, LÉONARD DE VINCI N’AVAIT APPORTÉ QU’UNE CONTRIBUTION AU TABLEAU

Chris Dercon reprend ensuite l’histoire. Ce dernier, président de la Réunion des musées nationaux - Grand Palais (Rmn-GP) depuis 2019, et actuellement membre du conseil d’administration des commissions des arts visuels et des musées du ministère de la Culture du Royaume d’Arabie saoudite, travaille en étroite collaboration avec les Saoudiens depuis de nombreuses années. Selon ses propres termes, il « a ouvert des portes ». Dans le film, il se décrit en plaisantant comme un « mercenaire ». Il était présent dans le bureau de Jean-Luc Martinez « lorsqu’une délégation de Saoudiens proches du ministère de la Culture est venue écouter tout ce que le président-directeur du Louvre avait à leur révéler. C’était très courageux de la part du Louvre de dire : "voilà ce que nous pensons, beaucoup d’autres peuvent penser différemment, mais voilà ce que nous pensons après une analyse scientifique de ce tableau". Je fais confiance au directeur du Louvre, je suis les scientifiques, il ne m’appartient pas de me prononcer. J’ai confiance dans le Louvre, c’est une question de confiance, le directeur du Louvre décide le tableau va être montré et dans quel contexte. »

MBS A POSÉ DES CONDITIONS TRÈS CLAIRES : MONTRER LE « SALVATOR MUNDI » À CÔTÉ DE LA « JOCONDE » SANS AUCUNE AUTRE EXPLICATION, LE PRÉSENTER COMME ÉTANT À 100 % DE LA MAIN DE LÉONARD DE VINCI

Sans surprise, une fois ces conclusions communiquées aux responsables saoudiens, cela ne leur a pas plu. « Jacques » raconte ensuite à Antoine Viktine : « Tout a changé d’une manière incompréhensible. MBS a posé des conditions très claires : montrer le Salvator Mundi à côté de la Joconde sans aucune autre explication, le présenter comme étant à 100 % de la main de Léonard de Vinci. Il y a eu toutes sortes de négociations; l’Arabie saoudite a promis des fonds ou quelque chose comme cela, mais comme même sur Al-Ula, ils étaient de mauvais payeurs, cela n’était donc pas très rationnel. »

Le film raconte que Jean-Yves Le Drian, ministre de l’Europe et des Affaires étrangères, et Franck Riester, ministre de la Culture, sont intervenus pour faire pression en faveur de la demande saoudienne. Entre-temps, avant même l’ouverture de l’exposition, un responsable du Louvre avait déclaré à The Art Newspaper que deux versions du catalogue avaient été produites : l’une serait diffusée si le tableau était présenté dans l’exposition, l’autre dans le cas contraire. Vers la fin du mois de septembre 2019, Emmanuel Macron a tranché : l’Élysée n’allait pas accepter les conditions saoudiennes. Néanmoins, les discussions entre les autorités françaises et le Louvre se sont poursuivies.

L’exposition a été inaugurée le 21 octobre – sans le tableau. Le catalogue publié comporte une entrée manquante entre les pages 156 et 158, et l’analyse scientifique exhaustive du Louvre, affirme la voix off du film, a été classée « secret d’État ». Mais, selon Antoine Vitkine, Chris Dercon était en Arabie saoudite à la fin du même mois, expliquant aux Saoudiens que le Louvre avait fait une offre, et que la porte était toujours ouverte. La police d’assurance gouvernementale prévue a été prolongée, comme l’a révélé The Art Newspaper, pour permettre au tableau d’arriver en retard à l’exposition.

Le propriétaire du tableau, le prince héritier d'Arabie saoudite, Mohammed ben Salmane, et le président de la République française Emmanuel Macron. © Zadig productions/FTV

Comme l’a également révélé en exclusivité The Art Newspaper, un autre fait n’a pas encore été expliqué de manière probante. En décembre 2019, le Louvre a produit un petit livre consacré au Salvator Mundi, présentant en détail les conclusions des analyses du tableau menées en laboratoire. Dans la préface, Jean-Luc Martinez déclare : « Les résultats de l’étude historique et scientifique présentés dans cette publication permettent de confirmer l’attribution de l’œuvre à Léonard de Vinci… » Les chapitres du livre rédigés par Vincent Delieuvin et ses collègues du département de recherche du C2RMF soutiennent l’attribution au maître de la Renaissance. Ces conclusions semblent contredire le récit du film.

Une note de bas de page dans le texte du livre apporte un élément d’explication : « Ce texte complète celui du catalogue de l’exposition pages 302-323, qui reste général en raison de l’absence du tableau lors du vernissage. À l’occasion de la présentation de l’œuvre au musée du Louvre, il nous a été possible de rendre publics les résultats des analyses qui renouvellent la connaissance matérielle de ce tableau. » Le Louvre a cependant immédiatement fait disparaître ce livre, qui avait dû être réalisé avec l’accord du ministère saoudien de la Culture, puisque le tableau ne serait jamais présenté dans son exposition (le musée n’est pas autorisé à écrire sur des œuvres appartenant à des privés si elles ne sont pas exposées dans ses salles). Aujourd’hui, le Louvre ne souhaite pas aborder la question de l’existence de ce livre. Sollicité, le musée a également refusé de commenter le film d’Antoine Viktine.

Seule la version « Ganay » du Salvator Mundi figurait dans l’exposition du Louvre. © Musée du Louvre/Antoine Mongodin

Malgré les fortes pressions que le Louvre a dû subir, la décision d’Emmanuel Macron a prévalu : « En septembre 2019, raconte "Jacques" dans le film, le président Macron a pris la décision de ne pas accepter les conditions de MBS… Comprenez, il en allait de notre crédibilité, de la crédibilité de la France, du Louvre, sur une longue période. Sur le long terme, on ne nous prêterait plus d’œuvres si nous faisions ce genre de choses… Il faut défendre des convictions qui vont au-delà du moment présent. » Il ajoute : « Du côté français, il y avait deux positions, Riester qui était ministre de la Culture et Le Drian, le ministre des Affaires étrangères. Ils étaient intéressés par tous les projets que les Saoudiens agitaient devant nous. Ma position, que j’ai communiquée au plus haut niveau, était que les conditions des Saoudiens étaient déraisonnables et qu’exposer le tableau à leurs conditions revenait à blanchir une œuvre à 450 millions de dollars. »

« EN SEPTEMBRE 2019, LE PRÉSIDENT MACRON A PRIS LA DÉCISION DE NE PAS ACCEPTER LES CONDITIONS DE MBS…»

Le dernier mot sur la question revient peut-être au spécialiste de Léonard de Vinci Martin Kemp, également interviewé par Antoine Vitkine dans son film. Martin Kemp était, bien sûr, l’un des plus éminents défenseurs de l’attribution du Salvator Mundi à Léonard de Vinci lorsqu’il est apparu pour la première fois – après une importante restauration – dans une exposition à la National Gallery de Londres en 2011 (attribué uniquement à Léonard de Vinci) et lorsqu’il a ensuite été vendu chez Christie’s. « Ce qui a été publié dans le catalogue [de la vente] de Christie’s était excessivement précis, absolument », affirme-t-il. Et d’ajouter devant la caméra d’Antoine Vitkine : « Je ne m’aventurerais pas si je n’étais pas raisonnablement sûr de moi, mais on peut toujours se tromper. Si je me trompe, personne n’est mort quelqu’un a perdu beaucoup d’argent… »

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Le documentaire Salvator Mundi : la stupéfiante affaire du dernier Vinci d’Antoine Vitkine (France, 2021) sera diffusé sur France 5 mardi 13 avril à 20 h 50.