Au cœur de la pensée écologique, il y a l’idée que la vie est d’abord un ensemble de relations d’interdépendance : entre les êtres vivants, les lieux et les milieux. C’est pourquoi, au côté de la référence au vivant, le vocabulaire de l’habiter lui est consubstantiel. Habiter n’est pas se loger, c’est vivre en un lieu vivant. Une telle conception fonde l’approche biorégionaliste qui, partant du constat que la civilisation industrielle nous a désappris à habiter, entend nous apprendre à « réhabiter ». C’est là le titre sous lequel les éditions Wildproject publient une passionnante anthologie de Peter Berg, figure pionnière du mouvement, auteur, avec le biologiste Raymond F. Dasmann, du texte manifeste « Réhabiter la Californie » en 1978*1. À Derrick Jensen, qui lui demande, au début des années 1990, comment « une personne à New York […] peut s’y prendre pour réhabiter son lieu de vie », il répond : « Qu’elle trouve une poignée d’autres personnes comme elle. On peut généralement les trouver parmi les pêcheur·ses, les naturalistes, les enseignant·es et les artistes*2. »
« UNE SENSIBILITÉ SITUÉE »
Tandis que la pensée biorégionaliste ne cesse de gagner du terrain en Europe, les artistes sont de plus en plus nombreux à s’engager dans des pratiques et des vies réhabitantes. En France, Mathilde Rosier est l’une de celles qui ont ouvert la voie. Après avoir suivi des études aux Beaux-Arts de Paris et de prestigieux programmes internationaux, elle revient en Bourgogne en 2006 où elle établit sa résidence principale et son atelier. Tout son travail part de cette inscription locale, de ce que Peter Berg appelle « une sensibilité située ». Ce parti pris s’incarne notamment dans le motif de l’épi de blé, directement issu du lieu de vie de l’artiste, qu’elle décline de diverses façons : dans les masques qui couvrent le visage des personnages de certaines peintures de la série Blind Swim (2017) ou de l’extraordinaire vidéo Le Massacre du printemps (2020) ou encore dans les« yeux-graines » en verre qu’elle a produits et présentés à Marseille, lors d’une résidence au Cirva, puis dans l’installation Champ de vision au Mucem (2022-2023).
Après le duo coréen Park Chae Dalle et Park Chae Biole en 2025, Mathilde Rosier fut cette année la seconde artiste invitée en résidence au château de La Borie, à Solignac, dans le Limousin. Porté par le couple de collectionneurs Alexandra Alquier et François Trausch, le programme La Borie Art Residency participe d’une démarche réhabitante, dans le sens où il vise à œuvrer de façon située à la préservation et la restauration des liens avec le vivant. Dans les grandes salles du château Renaissance, bordé par un « jardin en mouvement » selon les principes de Gilles Clément, Mathilde Rosier présentait cet été, aux côtés de peintures de la série Blind Swim, de nouvelles pièces inspirées par les sources du Limousin et le penseur italien Jean Pic de la Mirandole, qui élabora au XVe siècle un syncrétisme intégrant les traditions ésotériques et mystiques. Composé de formes et de teintes associant l’humain, l’animal et le végétal, le solide et le liquide, les effets d’individuation et de halo, l’ensemble assume une relation d’interdépendance avec le contexte et ouvre sur un monde d’énergies, d’intensités et de flux – comme les fenêtres du château sur les champs. En même temps qu’une invitation à méditer sur ce que l’attention au vivant doit à la sensibilité à l’invisible, on peut y voir une alternative au white cube pour un art réhabitant : la possibilité d’un lieu où les œuvres dansent avec le vivant, les toiles coulent des baldaquins, les champs d’ondes traversent les corps fluides, et Mathilde devient rosier.
*1 Peter Berg, Réhabiter, Marseille, Wildproject, 2026. 2 «S’organiser avec les gens des villes», op. cit., p. 183.
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« Mathilde Rosier. Champs d’ondes traversant corps fluides », 27 juin-26 septembre 2026, château de La Borie, 47, allée du château de La Borie, 87110 Solignac.




