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L'art magique aujourd'hui

L’exposition « Leonora Carrington » au musée du Luxembourg, à Paris, permet d’interroger la relation consubstantielle de l’art à la magie et de se demander comment une œuvre aussi ésotérique parvient à nous toucher.

Emmanuel Tibloux
6 mai 2026
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Leonora Carrington, Figuras Míticas : Bailarín II, 1954, huile et feuille d’or sur masonite, collection particulière. Courtesy de The Estate of Leonora Carrington

Leonora Carrington, Figuras Míticas : Bailarín II, 1954, huile et feuille d’or sur masonite, collection particulière. Courtesy de The Estate of Leonora Carrington

En 1957, une trentaine d’années après Le Surréalisme et la peinture, André Breton publie L’Art magique. Dans un mouvement dont la magie aura été l’un des signifiants majeurs, ce deuxième opus tient lieu de synthèse et de manifeste. « Mot glissant », comme le rappelle Georges Bataille dans l’enquête intégrée à l’ouvrage, le terme « magie » rassemble l’essentiel des valeurs et processus que le surréalisme n’aura cessé d’incarner : la capacité de l’art à transformer le monde et changer la vie, la conviction que la connaissance scientifique est insufisante, la volonté de por-ter le plus loin l’expérience et la conscience de la poésie.

C’est pourquoi la magie a toujours été, pour les éclaireurs de la modernité, un autre nom de l’art et de la poésie. Charles Baudelaire : « Qu’est-ce que l’art pur suivant la conception moderne ? C’est créer une magie suggestive. » Arthur Rimbaud : « J’ai fait la magique étude/Du bonheur, que nul l’élude. » Marcel Duchamp : « L’artiste agit à la façon d’un être médiumnique. » Antonin Artaud : « Il y a […] un point de magique utilisation des choses. » Plus près de nous, c’est sous le titre des « Magiciens de la terre*1 » qu’une exposition légendaire s’efforça pour la première fois de saisir le mouvement de la création artistique à l’échelle planétaire. L’origine même de l’art enfin en atteste. Lorsque la magie sympathique et le chamanisme font partie des hypothèses avancées pour expliquer l’art rupestre, le mythe de Dibutade, relaté par Pline l’Ancien, rattache l’invention du dessin et de la sculpture à la volonté de conserver la présence d’un absent.

LE CERCLE DES MAGICIENNES

C’est cette relation consubstantielle de l’art à la magie que l’exposition « Leonora Carrington », présentée au musée du Luxembourg, à Paris, vient aujourd’hui condenser et déployer. Au-delà de l’engouement de l’époque pour l’univers de la fantasy, il faut, si l’on veut comprendre la capacité de l’œuvre à nous toucher profondément, prendre en compte le jeu de la manière et de la matière. Réactualisant d’un côté des techniques et des formats anciens, tels que la tempera à l’œuf ou la prédelle, elle produit de l’autre des effets saisissants de contemporanéité, au moyen par exemple du grattage, lequel vient créer une impression de dessin au stylo Bic. À rebours de la magie technologique des industries culturelles et créatives, Leonora Carrington propose une technique à la portée de toutes les mains qui, sans autres outils que ceux du dessin et de la peinture, nous transporte parmi les chimères et les mystères de l’alchimie. Loin d’être une activité légère ou ludique, la magie s’inscrit enfin chez elle dans une histoire personnelle chargée, marquée par l’expérience du viol et celle de l’internement psychiatrique – que Leonora Carrington relatera dans un fulgurant récit, En bas, publié en 1945, laquelle, à son tour, prendra place dans l’histoire convulsive du XXe siècle.

Il faut avoir à l’esprit une telle configuration pour saisir la contemporanéité d’une artiste qui naquit juste avant la Première Guerre mondiale et disparut en 2011, l’année de la catastrophe nucléaire de Fukushima, au Japon. Comme le rappelait une récente exposition en Belgique, « Réalisme magique : imaginer la nature en dés/ordre*2 », l’art magique d’aujourd’hui peut se lire comme une réaction de défense, de protection ou de conjuration, face à la destruction en cours, écologique, géopolitique, morale et idéologique. Un grand mouvement est ici à l’œuvre, dans lequel voisinent les incantations caribéennes de Gaëlle Choisne et de Minia Biabiany, la passion de la géomancie de Sabine Mirlesse, le syncrétisme sino-occidental de Shuo Hao*3 ou encore les rituels agraires revisités par Mathilde Rosier*4. Un jour viendra où les historiens et historiennes d’art se souviendront qu’une lignée de magiciennes aura tenté de conjurer la dévastation planétaire.


1* Du 18 mai au 14 août 1989, au Centre Georges-Pompidou et à la Grande Halle de la Villette, à Paris.

*2 Du 29 mai au 28 septembre 2025, au WIELS, à Bruxelles.

*3 «Shuo Hao. huile de vitre», 3 septembre-4 octobre 2025, galerie Derouillon, Paris.

*4 Sa fantastique vidéo Le Massacre du printemps (2018-2020) vient d’entrer dans les collections du musée d’Art moderne et contemporain de Strasbourg.

-

« Leonora Carrington », 18 février-19 juillet 2026, musée du Luxembourg, 19, rue de Vaugirard, 75006 Paris.

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