Les temps ont bien changé depuis la création du Parcours des mondes il y a un quart de siècle. Le public découvrait alors avec émerveillement, dans le pavillon des Sessions, au musée du Louvre, à Paris, la sélection des masques et sculptures opérée par Jacques Kerchache et magnifiquement mise en scène par Jean-Michel Wilmotte. La période semblait presque révolue où l’on stigmatisait avec férocité ces arts qualifiés de « primitifs », avant qu’on ne les rebaptise « premiers ».
Fondé en 2002 par Rik Gadella et une poignée de marchands, le Parcours des mondes a accompagné avec brio cette révolution du goût, tissant des liens de plus en plus étroits entre exposants, collectionneurs et institutions muséales. « Notre anniversaire coïncide avec celui de la création du musée du quai Branly – Jacques Chirac », souligne l’avocat Yves-Bernard Debie, qui a repris les rênes du Salon après le décès de Pierre Moos, l’un de ses cofondateurs, en novembre 2022. Il n’est d’ailleurs pas rare de croiser dans les allées du Parcours, dès le vernissage, Stéphane Martin, l’ancien président du musée parisien, et certains conservateurs à l’affût d’une pièce exceptionnelle digne de figurer dans leurs collections.
Une volonté de se réinventer
Avec une cinquantaine de galeries résidentes et internationales (contre une soixantaine en 2025) et un recadrage sur l’art moderne et contemporain, le Parcours des mondes tente cependant de se réinventer face à la frilosité du marché et à cette espèce en voie de disparition que sont les chineurs passant de façon obsessionnelle leur temps dans les galeries ou dans la lecture du magazine Tribal Art.
Fait symptomatique, quelques marchands ont même décidé de se concentrer uniquement sur les salons et ont « fermé boutique », tel Julien Flak qui reçoit désormais sur rendez-vous à Paris ou à Aix-en-Provence et ne retrouve le chemin de sa galerie que lors de Paris Tribal ou du Parcours des mondes. « Les clients ne sont plus obligés de se déplacer pour voir les objets, ces derniers viennent à eux par le biais des courriels ou des catalogues de vente. À Bruxelles, le quartier des Sablons s’est peu à peu vidé. À Paris, le quartier des galeries d’art primitif reste relativement actif, mais le marché a sensiblement évolué », constate de son côté Charles-Wesley Hourdé, qui a lui aussi pris du recul par rapport « au schéma classique de la galerie ».
Loin de céder à la facilité, nombreux sont cependant les marchands qui redoublent d’audace et d’inventivité pour stimuler l’intérêt d’une nouvelle génération de collectionneurs, moins spécialisée, mais tout aussi sensible face à la beauté intrinsèque d’un objet. Coutumier des expositions thématiques, Lucas Ratton présente ainsi sous le titre « For(ê)ver » une sélection d’appuie-tête dont les qualités plastiques devraient combler les amateurs d’art africain comme les adeptes des arts décoratifs ou du design. « J’ai constitué à titre personnel cette collection depuis une vingtaine d’années, séduit par cette grammaire des formes d’une inventivité inouïe, souligne-t-il. La plupart des pièces proviennent d’Afrique du Sud et d’Afrique de l’Est, mais j’expose également des objets originaires d’Afrique de l’Ouest et de la République démocratique du Congo. » « Si les œuvres les plus abordables démarrent autour de 5000 euros, les appuie-tête figuratifs ou appartenant aux styles les plus emblématiques peuvent dépasser les 50000 euros », précise le marchand.
On retrouve la même exigence chez Frédéric Rond, spécialiste des arts tribaux de l’Himalaya, qui dévoile dans sa galerie Indian Heritage un saisissant masque de l’est du Népal issu de la collection de Liliane et Michel Durand-Dessert, aux côtés d’un autre masque de « fou » népalais d’une pureté et d’un minimalisme absolus. « Le premier fait partie des masques à l’architecture symétrique maîtrisée, alors que le second est plus brut. Ils expriment deux sensibilités qui témoignent des conditions d’existence particulièrement rudes dans lesquelles vivent ceux qui les ont réalisés », analyse ce galeriste passionné. Publiées toutes les deux dans l’ouvrage de référence de Marc Petit et Christian Lequindre, Népal. Chamanisme et sculpture tribale (Infolio, 2009), ces faces « habitées » affichent néanmoins des prix raisonnables oscillant entre 20 000 et 30 000 euros.
Bernard Dulon a décidé, quant à lui, d’exposer une soixantaine de pièces de Côte d’Ivoire provenant de la collection Max Itzikovitz, figure légendaire du quartier réputée pour ses choix esthétiques radicaux. « Ce sont tous des objets d’une qualité exceptionnelle, tel le masque sénoufo surmonté d’un oiseau au bec démesurément allongé », s’enthousiasme-t-il.
La célébration de l’artiste
L’autre point fort de cette 25e édition est, sans conteste, l’affirmation d’un décloisonnement des époques et des disciplines. Après avoir fait découvrir au public les tapisseries sénégalaises réalisées dans les manufactures de Thiès (un ensemble que le Metropolitan Museum of Art, à New York, a acquis dans sa totalité), Charles-Wesley Hourdé a choisi de mettre en lumière la singularité de l’École de Dakar et de ses membres, tous désireux d’engager la création africaine sur la voie de la modernité. Parmi ses acteurs les plus dynamiques s’impose Souleymane Keïta, lequel est représenté par une très belle toile aux couleurs terreuses et à l’épiderme zébré de balafres, telles des scarifications. « Le musée du quai Branly – Jacques Chirac commence à exposer dans ses salles ces artistes. Il est grand temps de redécouvrir ce chaînon manquant entre l’art tribal et l’art contemporain », se réjouit le jeune marchand.

Dominique Zinkpé, Poésie humaine, 2023, bois et pigments. Courtesy de l’artiste et de la galerie Vallois
Mais s’il est un plasticien qui ne cesse de lancer des passerelles entre ces deux pôles de la création africaine, c’est bien le Béninois Dominique Zinkpé, dont Les Gardiens du Monde sont mis en majesté par la galerie Vallois. Composées d’assemblages d’ibeji (figures sacrées de jumeaux empruntées à la culture yoruba), ces sculptures totémiques sont autant des « fragments de mémoire » que des œuvres furieusement vivantes.
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Parcours des mondes, 8-13 septembre 2026, quartier de Saint-Germain-des-Prés, 75006 Paris.




