Dans l’ancien quartier industriel d’Amsterdam-Nord, l’atelier du Studio DRIFT ressemble à un laboratoire où se croisent de multiples collaborateurs. Des structures métalliques sont suspendues au plafond, des prototypes occupent les tables, des pièces attendent leur départ vers un musée. Tout doit être monté et testé sur place. « Nous partons toujours d’une idée qu’aucune solution existante ne permet de réaliser. C’est, au fond, l’histoire de notre vie », explique Lonneke Gordijn, qui a fondé le studio avec Ralph Nauta en 2007.
À Rouen, dans le cadre du Festival Normandie Impressionniste, DRIFT investit l’église Sainte-Croix-des-Pelletiers avec Meadow, jardin suspendu. Onze fleurs monumentales sont accrochées dans la nef. Leurs corolles de textile s’ouvrent et se rétractent, tandis que la lumière modifie lentement leurs couleurs. Il ne s’agit pourtant ni d’une évocation décorative du jardin ni d’un ballet de fleurs mécaniques.
Cette recherche s’est construite à partir d’une plante ordinaire. Depuis vingt ans, les membres du studio cueillent chaque printemps des pissenlits dont les graines sont ensuite fixées une à une autour de petites diodes pour composer Fragile Future. Studio DRIFT avait d’abord essayé de les cultiver. En vain. « Nous avons dû laisser la nature être la nature et simplement aller les cueillir chaque année », raconte Lonneke Gordijn. Il faut donc observer le temps, les arbres qui fleurissent, la température et l’arrivée de la saison. Ce rituel a profondément transformé son regard.

Ralph Nauta et Lonneke Gordijn, fondateurs de Studio DRIFT. Photo Wendelien Daan
Meadow naît de cette même attention. Dans une colonie de pissenlits, une fleur commence à grandir avant les autres. Elle attend que l’humidité, le vent et la température lui soient favorables, puis s’ouvre et semble transmettre l’information au reste du groupe. « Tout le reste éclôt alors », précise l’artiste. À Rouen, le programme informatique reprend cette dynamique : une première corolle se déploie, les autres lui répondent, puis le jardin suspendu se referme.
La technique est omniprésente, mais Studio DRIFT s’emploie à la rendre invisible. Moteurs, capteurs, logiciels et lumières ne sont que les instruments d’une recherche plus difficile à saisir : déterminer le moment où une forme inerte paraît soudain vivante. « Ce n’est pas seulement une question de mouvement, mais de mouvement exact et de sensation exacte », insiste Lonneke Gordijn.
Les fleurs de Meadow ne sont d’ailleurs pas pensées comme des entités solitaires. « Dans la nature, les systèmes sont toujours des colonies. Ils répondent les uns aux autres et construisent un ensemble », précise l’artiste. Studio DRIFT s’intéresse moins aux formes naturelles qu’aux règles qui les relient. Une démocratie elle-même, avance Lonneke Gordijn, devrait fonctionner comme un essaim.
L’architecture de Sainte-Croix-des-Pelletiers donne à l’œuvre une dimension que ne lui offrirait pas un cube blanc. La hauteur de la nef, l’obscurité et la lenteur des mouvements transforment les onze corolles en un seul organisme. Cette mobilité rejoint aussi, pour Lonneke Gordijn, l’expérience impressionniste. En retournant récemment au musée Van Gogh à Amsterdam, elle confie avoir soudain perçu la peinture autrement : « C’est du mouvement peint. Ce n’est pas une réalité immobile. » Le paysage cesse alors d’être un décor pour devenir un monde où tous les éléments agissent les uns avec les autres.
Meadow ne copie donc pas la nature. L’installation tente d’en rendre visible l’intelligence, cette capacité à attendre, à réagir et à se transformer collectivement. Sous les voûtes de l’ancienne église, ces fleurs artificielles rappellent que l’être humain demeure inscrit dans le vivant, malgré la distance qu’il ne cesse d’instaurer avec lui.
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« DRIFT – Meadow, jardin suspendu », jusqu’au 27 septembre 2026, église Sainte-Croix-des-Pelletiers, 20-22, rue Sainte-Croix-des-Pelletiers, 76000 Rouen




