Comment expliquer que Victor Brauner demeure relativement mal connu, alors qu’il compte parmi les artistes les plus inventifs du surréalisme européen ? Il reste notamment associé à l’un des épisodes les plus troublants de l’histoire du surréalisme. En 1938, lors d’une altercation entre les artistes Oscar Domínguez et Esteban Francés, il perd son œil gauche après avoir été touché par un éclat de verre. L’accident prend une dimension quasi prophétique : en 1931, l’artiste avait peint un Autoportrait à l’œil énucléé. Ce motif l’obsède au point de multiplier dans ses tableaux les représentations d’œil et de regards blessés. André Breton y voit la confirmation des pouvoirs visionnaires que les surréalistes prêtent à l’acte de création. Pour Victor Brauner, cet événement devient un point de bascule, transformant un accident tragique en mythe personnel.
UNE COSMOGONIE SINGULIÈRE
À la villa Paloma, l’un des deux sites du Nouveau Musée national de Monaco, l’exposition réunit plus de 160 peintures, dessins, sculptures et objets couvrant l’ensemble de la carrière de l’artiste, des années 1920 à 1960. Organisé selon un parcours à la fois chronologique et thématique, l’accrochage fait découvrir les multiples facettes d’une œuvre nourrie par les avant-gardes roumaines, le surréalisme parisien, les mythologies archaïques et les traditions ésotériques. Une large place est accordée au dessin, pratique fondamentale chez l’artiste, dont les milliers de feuilles témoignent d’une invention graphique foisonnante : figures hybrides, femmes-plantes et chimères, tout à la fois drôles et énigmatiques, cristallisent la puissance d’un imaginaire en perpétuelle métamorphose. Pendant la guerre, menacé en tant que juif et étranger, il se réfugie dans les Hautes-Alpes. Les conditions spartiates l’obligent à renouveler sa pratique et l’amènent à créer le « dessin à la bougie », dans lequel la cire se charge d’une dimension magique.
L’exposition suit l’évolution d’un langage de plus en plus personnel après son exclusion du mouvement surréaliste en 1948. Parmi les séries des années 1950, les Rétractés instaurent une profondeur plus introspective et existentielle, tandis que l’usage récurrent de la cire, les références aux arts dits « primitifs » et la simplification progressive des formes conduisent à l’élaboration d’un bestiaire fantastique. Les couleurs vives et les formes stylisées participent à une cosmogonie singulière qui compte parmi les contributions les plus originales au surréalisme d’après-guerre.
L’ensemble est enrichi par une sélection d’œuvres africaines et océaniennes issues de sa propre collection, aujourd’hui conservée au musée d’Art moderne et contemporain de Saint-Étienne Métropole. Ces pièces rappellent l’importance des arts extra européens dans la construction de son univers visuel et spirituel. La manifestation, fidèle à son titre, ne semble pas quitter le territoire de « l’aventure magique ».
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« Victor Brauner. L’aventure magique », 3 juillet 2026-3 janvier 2027, Nouveau Musée national de Monaco, villa Paloma, 56,boulevard du Jardin-Exotique, 98000 Monaco.




