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Critique

Léon Tutundjian, l'oublié des avant-gardes

Longtemps réduit à ses reliefs abstraits, l’artiste franco-arménien fait l’objet d’une première grande rétrospective au musée de Grenoble, laquelle révèle l’ampleur d’une œuvre protéiforme, entre abstraction géométrique, collages cubistes et visions surréalistes.

Philippe Régnier
23 juillet 2026
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Léon Tutundjian, Sans titre (LTH6), vers 1925, collage et encre de Chine sur papier, collection particulière. © Archives Galerie Le Minotaure

Léon Tutundjian, Sans titre (LTH6), vers 1925, collage et encre de Chine sur papier, collection particulière. © Archives Galerie Le Minotaure

Bien qu’il ait été un compagnon de route de quelques-uns des plus éminents artistes du XXe siècle, Léon Tutundjian (1905-1968) n’a jamais eu la même notoriété. Né en1905 à Amassia, en Asie Mineure, dans une famille arménienne, il est arrivé en France en 1923 après avoir échappé au génocide qui a frappé son peuple. Sa vie reste mal documentée et, après sa mort, son atelier a été dispersé aux enchères par ses héritiers, au cours de nombreuses ventes chez Me Claude Robert. Ses archives sont rares, et la plupart de ses pièces demeurent en mains privées. L’artiste lui-même n’a guère facilité sa propre postérité. D’un caractère, semble-t-il, difficile, il apparaît avoir peu recherché la lumière. Ainsi, il est vain de le trouver sur ce portrait collectif réunissant dans son atelier en 1929 les membres du groupe Art concret. Sur le tirage jauni, on retrouve Theo et Nelly van Doesburg, Otto Carlsund, Jean Hélion, Marcel Wantz. Léon Tutundjian, lui, est derrière l’objectif !

Même s’il bénéficia du soutien de Léonce Rosenberg depuis le début des années 1930 jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, s’il exposa à Stockholm et Amsterdam, s’il fut plus tard présenté aux côtés de Jean Arp et Jean Hélion par Yvon Lambert en 1966, et mis en valeur par la Galerie de France de Catherine Thieck, à Paris, à la FIAC, en 1994, son œuvre n’a pas réussi à s’imposer durablement. C’est pourtant un ensemble de marchands parisiens qui a décidé de rendre à Léon Tutundjian sa juste place, au premier rang desquels Alain Le Gaillard, qui l’a exposé pour la première fois dès 1998. Depuis, ce dernier mène un travail de fond sur l’artiste, rejoint en cela par Benoît Sapiro, fondateur de la galerie Le Minotaure, et, plus récemment, par Marie Deniau, directrice de la galerie Kaléidoscope, laquelle a réalisé des recherches sur le peintre. De leur engagement est né un livre de référence sur l’artiste de près de 500 pages*1 – venant s’ajouter à la monographie publiée par Gladys Fabre en 1994*2 –, qui accompagne la rétrospective grenobloise à laquelle ils ont grandement contribué.

UN CORPUS AUX MULTIPLES FACETTES

L’exposition organisée par le musée de Grenoble constitue donc une occasion rare de saisir toute l’étendue d’une œuvre de premier plan, jamais mise en valeur avec une telle ampleur. Quelque 130 pièces ont été réunies sous le commissariat de Brigitte Leal, directrice honoraire des collections du musée national d’Art moderne – Centre Pompidou, et de Sophie Bernard, conservatrice en chef des collections d’art moderne et contemporain du musée de Grenoble. En une douzaine de chapitres, le parcours met en exergue les différentes séries de l’artiste déclinées sur des supports variés, des
dessins et de la peinture, des collages et des reliefs. Dans un accrochage très aéré, la manifestation révèle les multiples facettes d’un corpus qui a parfois été réduit à ses seuls reliefs et montre un créateur dont la singularité tient moins à son appartenance à une avant-garde qu’à sa manière de traverser plusieurs langages sans jamais s’y résoudre.

Ses premières œuvres sont déjà celles d’un grand dessinateur, très précis, toujours en recherche et en renouvellement. Il développe un goût de l’encre, de la tache, en dehors même de la ligne. Il soigne aussi le travail des fonds, qui semblent parfois craquelés, un peu comme des céramiques, une pra-tique qui fut pour lui alimentaire et que les commissaires ont choisi de ne pas intégrer dans l’exposition.

Il rencontre dès 1924 Ervand Kotchar, artiste arménien familier du cubisme, qui devient pour lui un ami et un repère dans le Paris des avant-gardes. Ce dernier explore le domaine de la « peinture dans l’espace », une forme plastique entre peinture, relief et sculpture, que Léon Tutundjian observe attentivement. Ses ensembles de collages, de papiers collés d’inspiration cubiste sont confrontés dans l’accrochage à une construction colorée d’Henri Laurens. Ses collages intègrent des vignettes, des gravures populaires dont on ne connaît pas les sources. L’artiste joue du hasard et de la rencontre entre une imagerie populaire et un fond abstrait, dans des œuvres où il est au sommet de son art.

Dans le troisième chapitre, intitulé « Une écriture de signes », se déploie une série de dessins qui semblent librement inspirés par l’inconscient. Une gouache et encre de Chine de 1926-1927 est couverte par une grande tache jaune sur laquelle sont apparues d’autres, plus petites et noires. « L’énergie pulsionnelle de cette écriture indéchiffrable fait de [Léon] Tutundjian l’incontestable initiateur du tachisme et des “écritures griffées” des années 1950 et 1960. Celui des peintures à l’encre de Chine exorcisant les hantises intérieures d’Henri Michaux et des “tracés-traversées” plus tardives de Jean Degottex », peut-on lire sur un cartel d’exposition.

Léon Tutundjian, Sans titre (LTH76), vers 1950, huile sur panneau en bois, collection particulière. © Archives Galerie Le Minotaure


PEINTRE-SCULPTEUR

Ce qui est fascinant avec Léon Tutundjian, c’est que, cette même année de 1926, il réalise plusieurs séries d’œuvres complètement différentes. Ces ensembles parallèles se développeront en continu entre 1924 et 1930, jusqu’aux reliefs présentés dans la salle 11 (« Le relief. Épure et monochromie. 1928-1929 »). Dans des tons sombres émergent de leur fond des éléments en trois dimensions, des formes rondes, des tiges, comme des abstractions se détachant de leur support. Tout au long de l’accrochage, des œuvres de la collection du musée sont mises en contrepoint, à l’exemple d’un tableau de František Kupka en regard d’un relief circulaire.

Parfois, Léon Tutundjian peint en sculpteur, d’une certaine façon, puisqu’il réalise des échafaudages de figures transparentes, comme en fil de fer, qui ne sont pas sans évoquer le travail de Fausto Melotti. Dans ce contexte, le contraste est particulièrement intense avec la dernière salle du parcours, consacrée à des peintures surréalistes franchement figuratives, mettant notamment en scène des fruits. La grenade peut être lue comme un retour nostalgique à l’Arménie. Certaines de ces peintures ont presque un côté menaçant. L’artiste, des années 1930 aux années 1960, se plonge dans une figuration onirique, usant du vocabulaire du surréalisme, les mains tranchées, les têtes coupées, les échiquiers, des éléments qui relèvent du hasard, du dépaysement.

« Laissant derrière lui son étape abstraite, au lieu de se lancer dans un surréalisme automatique comme le feront plus tard nombre des membres d’Abstraction-Création, il consolide, d’abord en cachette, puis ouvertement, une nouvelle poétique, une figuration surréaliste, en grande partie héritière de [Giorgio] De Chirico et [Salvador] Dalí », écrit Juan Manuel Bonet dans son texte « Tutundjian et le surréalisme : notes d’approche » dans le livre qui accompagne l’exposition*1. C’est là toute la force d’un artiste qui a tracé ses différents sillons tout au long de sa carrière, avec la même précision, pour laisser à la postérité un corpus unique. Nous ne sommes qu’au début de la redécouverte de Léon Tutundjian.

*1 Juan Manuel Bonet, Hugo Daniel, Sébastien Gokalp, Brigitte Leal, Alain Le Gaillard, Guitemie Maldonado et Arnauld Pierre, Léon Tutundjian. Poétique du cosmos, Paris, Éditions Le Minotaure, 2026, 496 pages, 80 euros.

*2 Gladys C. Fabre, Tutundjian, Paris, Éditions du Regard, 1994.
-
« Léon Tutundjian. Poétique du cosmos », 30 mai-30 août 2026, musée de Grenoble, 5, place Lavalette, 38000 Grenoble.

ExpositionsMusée de GrenobleLéon TutundjianAvant-gardesSurréalismeGalerie Le Minotaure
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