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Critique

Leonora Carrington, née « animal humain femelle »

Le musée du Luxembourg, à Paris, met en lumière le parcours et l’héritage de l’artiste britannique, dans une monographie d’envergure, la première en France consacrée à son œuvre avant-gardiste.

Guitemie Maldonado
27 mars 2026
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Vues de l’exposition « Leonora Carrington », El Nigromante (El Presagiador), 1950, huile sur toile, musée du Luxembourg, Paris, 2026. © GrandPalaisRmn. Photo Didier Plowy

Vues de l’exposition « Leonora Carrington », El Nigromante (El Presagiador), 1950, huile sur toile, musée du Luxembourg, Paris, 2026. © GrandPalaisRmn. Photo Didier Plowy

Dans la trajectoire de Leonora Carrington (1917-2011), l’Exposition internationale du surréalisme organisée à Londres, aux New Burlington Galleries, à l’été 1936, et l’ouvrage Surrealism publié par Herbert Read la même année ont joué un rôle charnière. Celle qui étudiait alors à Londres, à la Chelsea School of Art ainsi qu’à l’Academy of Fine Arts d’Amédée Ozenfant, y trouva en effet l’appui nécessaire pour affirmer sa conception propre de la création. Elle développa pleinement celle-ci par la peinture, le dessin et l’écriture, pendant les quelques années, entre 1937 et 1940, où elle vécut avec Max Ernst, en particulier à Saint-Martin-d’Ardèche, et durant le reste de sa vie qu’elle passa, à partir de 1942, au Mexique.

LIBERTÉ ET DÉTERMINATION

La préface que Max Ernst rédige pour le premier récit qu’elle publie, La Maison de la peur (1938), s’intitule « Loplop présente la Mariée du vent » : le premier étant l’alter ego de l’artiste, et l’on identifie sans trop d’hésitation la seconde comme sa compagne de l’époque, apparaissant sous les traits d’une de ces figures, entre divinités mythologiques et arcanes de tarot, dont les surréalistes se sont plu à s’entourer. Bien des portraits imagés ont été brossés d’elle au cours du temps : une « sorcière […] au regard velouté et moqueur », selon André Breton ; « une somnambule échappée d’un poème de [William Butler] Yeats », selon Octavio Paz ; une « écuyère de haute volée » ayant « sans cesse chevauché d’extrême en extrême, qu’elle ait choisi d’aimer, de peindre, d’écrire ou de sculpter », selon Annie Le Brun.

Si tous pointent bien une dimension présente dans son œuvre – le goût pour la magie et l’ésotérisme, les charmes pourrait-on dire, le monde du rêve, la littérature, l’équilibre, mais aussi le risque –, ils exposent également, par leur diversité même, son caractère polymorphe et insaisissable. Car, telle la Mariée du vent qui « se chauffe de sa vie intense, de son mystère, de sa poésie », Leonora Carrington semble avoir, obstinément, en dépit de la guerre, des drames personnels et de l’exil, puisé en elle-même la force de suivre sa propre voie. Aussi bien, déclarait-elle : « La seule personne à pouvoir m’accorder une permission absolue, c’est moi-même. Une permission consciente et délibérée de voir le miracle se produire. »

Ce sont cette liberté et cette détermination que soulignent, en 126 œuvres – majoritairement des peintures sur tous supports et quelques sculptures – et 6 chapitres chronothématiques, la Mexicaine Tere Arcq et l’Espagnol Carlos Martín, commissaires de l’exposition et spécialistes, l’un et l’autre, du surréalisme. En préambule à la rencontre de l’artiste avec le mouvement, ils ont choisi d’ouvrir le parcours avec un cahier dans lequel, à l’âge de 10 ans, elle avait consigné une histoire illustrée sous le titre « Animals from a Different Planit [sic] », ainsi qu’avec un ensemble d’aquarelles réalisées à 15 ans à peine, où l’on peut suivre les aventures des « Sisters of the Moon ». S’y lisent, en filigrane et passés au filtre du conte fantastique, l’éducation religieuse qu’elle a reçue, les mythologies irlandaises transmises par sa mère, sa découverte de la Renaissance italienne durant un séjour à Florence, ainsi que la littérature, notamment victorienne, dont elle s’est nourrie.

« La seule personne àpouvoir m’accorder une permission absolue, c’est moi-même. Une permission consciente et délibérée de voir lemiracle se produire. »

Vues de l’exposition « Leonora Carrington »; de gauche à droite : Buen Rey Elk Horn, 1948 et Tentación de San Antonio, 1945, huiles sur toile, musée du Luxembourg, Paris, 2026. © GrandPalaisRmn. Photo Didier Plowy

UN UNIVERS SANS LIMITES

Si le monde de l’enfance est assurément le terreau du surréalisme et si les nouveaux mythes que les artistes qui s’y sont reconnus ont élaborés y puisent généralement leur source, si un tel imaginaire rend comme naturelle la résonance trouvée dans l’exposition de 1936, il en va ici aussi de suggérer une forme de prédestination, à la manière classique des vies d’artistes voulues édifiantes. Au-delà de la diversité des mises en œuvre de la peinture – entre couches opaques et effets de transparence, aplats de couleur et tracés acérés, de l’illusionnisme aux frottage et grattage, de la simplification à la prolifération des détails, de la linéarité narrative au principe du collage, des figures isolées aux paysages densément habités –, un sentiment de cohérence s’impose. L’artiste reste constamment fidèle à l’esprit de ses débuts : humains et animaux coexistent, les créatures sont volontiers hybrides et l’on pressent leurs gestes symboliques autant qu’ils sont silencieux et que leurs relations demeurent inexpliquées ; les intérieurs, de même que les extérieurs, sont à la fois familiers et insituables, dans l’espace et dans le temps, et les figures y flottent, émergent d’on ne sait où, semblent des émanations, stabilisées pour un instant aussi bref que signifiant.

Comme souvent chez les artistes surréalistes, les titres jouent avec les œuvres, renseignant et obscurcissant d’autant la compréhension : on y croise des noms plus ou moins connus, saint Antoine, les Nornes qui décident du destin de tous, les Chaldéens, Zoroastre, Gomorrhe, Giordano Bruno, un nécromancien, le floripondio, mais également des mots inventés, tel « Orplied ». Si le monde mis en œuvre par Leonora Carrington n’a donc pas de limites, c’est certes parce qu’elle l’a sillonné au cours de ses nombreux voyages et qu’elle s’est nourrie du dépaysement, mais encore parce que ce monde ne se déploie pas pour elle sur un seul plan. Le rêve y est aussi important que la veille, le mythe que le réel, l’au-delà que l’ici-bas, le psychisme que le corps.

Les titres des chapitres donnent quelques clés pour s’approcher plus avant de ces scènes profondément énigmatiques, à l’instar du mystère sous le signe duquel, dans un texte rédigé en 1970, « The Emancipacion of Women », elle plaçait sa vie, et ce, depuis sa naissance, « animal humain femelle », dont elle ne sait finalement que la capacité à devenir : « En ruminant sur l’oisiveté, j’ai du plaisir à imaginer que je suis une sorte de graine qui doit se briser et germer en quelque chose de très différent de ce qui est en apparence, quelque chose que je ne peux même pas imaginer dans mes moments les plus sauvages. » Ces titres, empruntés à différents ouvrages, renvoient à des domaines de la psychanalyse, à toutes sortes de formes d’occultisme en passant par l’alchimie et des systèmes de croyances variés, qui ont nourri cette artiste infiniment curieuse de l’inexpliqué.

Pas de révélation dans les œuvres de Leonora Carrington, car elles sont de l’ordre de la supposition, de la prémonition ou de la suggestion. En d’autres termes, elles mènent jusqu’au bord d’un sens, qu’elles gardent précieusement celé. Et comme toujours, mis en présence d’une forme d’hermétisme, le spectateur peut aussi bien rester sur le seuil ou en suivre les bribes, frémissements et scintillements.

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« Leonora Carrington », 18 février-19 juillet 2026, musée du Luxembourg, 19, rue de Vaugirard, 75006 Paris.

ExpositionsLeonora CarringtonMusée du LuxembourgSurréalismeAvant-gardesParis
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