Vous dirigez Pro Helvetia depuis juillet 2025. Quelle est la mission de cette institution que l’on pourrait assimiler à un ministère de la Culture ?
Elle est d’abord fédérale, puisque donnée par le Parlement suisse. Elle consiste à soutenir la création artistique suisse sur toute sa chaîne de valeur : de la recherche à la diffusion, notamment à l’international. Cela inclut tous les aspects liés à l’échange culturel en Suisse et à l’étranger.
L’objectif de la fondation est donc d’exporter l’excellence culturelle suisse à l’international. Cela fonctionne-t-il ?
L’histoire récente a montré le dynamisme de la scène artistique suisse dans les diverses disciplines qu’accompagne Pro Helvetia : arts visuels, design, musique, littérature et arts de la scène. Le cinéma, pour sa part, est soutenu par l’Office fédéral de la culture. Aujourd’hui, les nouveaux circuits de diffusion, l’internationalisation et la digitalisation favorisent évidemment une circulation, mais également une visibilisation plus rapide des œuvres. Nous constatons une très forte reconnaissance et une légitimité de la qualité de la culture suisse sur les différents continents.
Y a-t-il un domaine où cette reconnaissance internationale est sensiblement plus manifeste ? Existe-t-il une sorte de Swiss touch caractéristique ?
À mon sens, il existe non pas une seule identité culturelle suisse, mais une pluralité d’expressions, liée à la diversité linguistique, aux courants artistiques ou encore à des personnalités qui émergent et portent l’image et la créativité suisses dans des secteurs aussi variés que la musique électronique, les arts de la scène contemporains, le cinéma documentaire… Mais cela reste rattaché à des genres précis, parfois ponctuels. Un exemple récent me vient en littérature, celui de Nelio Biedermann, un jeune auteur zurichois de 22 ans dont le premier roman, Lázár [Belfond, 2026], a connu un immense succès. Il a été traduit dans une vingtaine de langues avec un retentissement médiatique jusqu’aux États-Unis. Dans le sillage de ce type d’œuvres très fortes s’inscrit aussi, par ricochet, une mise en lumière de la littérature du pays.
Le budget annuel de Pro Helvetia est d’environ 45 millions de francs suisses [environ 48,6 millions d’euros]. Ne trouvez-vous pas que c’est une somme assez modeste au regard de la mission qui vous est confiée ?
Nous avons la responsabilité d’allouer ces fonds publics avec exigence et discernement afin de garantir un soutien pertinent, équitable et hautement qualitatif à la création. Le milieu artistique suisse est d’une belle vitalité. Le nombre de demandes adressées à Pro Helvetia a doublé en dix ans. Mais nos subsides ne nous permettent pas d’en accepter plus d’un tiers, entraînant mécaniquement une plus grande sélection.
Partout dans le monde, les budgets culturels baissent. Cela vous inquiète-t-il pour l’avenir ?
La culture joue un rôle fondamental pour la démocratie et pour la cohésion sociale d’un pays, notamment en Suisse, où le multilinguisme induit une variété de sensibilités. Elle a aussi un poids économique, chaque franc de subvention investi dans la culture génère une plus-value qui profite à la société. Un autre aspect intéressant, qui fait l’objet d’études plus récentes et va au-delà de la stricte économicité de la culture, est l’évaluation de son impact sur le bien-être. Cette question passe également par les conditions dans lesquelles les artistes peuvent créer. Je pense au Basic Income for the Arts, ce programme pilote mis en place en 2022 par l’Irlande qui propose un revenu minimum de base dans la culture et pour les artistes. Les différents rapports d’évaluation ont mis en lumière une amélioration significative de la santé mentale de ces derniers, une réduction du stress financier et, par conséquent, une augmentation du temps consacré à la création et à l’expérimentation.
Pendant la pandémie due au Covid-19, le milieu culturel a pris conscience de la précarité de ses artistes dans tous les domaines. Où en est-on aujourd’hui en termes de soutien ?
Cela reste un défi majeur pour la politique culturelle à tous les échelons. Les observations actuelles ont montré que le revenu moyen annuel des artistes professionnels est de 40 000 francs suisses [environ 43 000 euros]. C’est peu. Dans ce sens, les instances communales, cantonales et fédérales doivent se donner la main pour améliorer ces conditions. Il y a une prise de conscience, certainement favorisée par la mise en lumière de cette précarité durant la pandémie. Elle est aujourd’hui intégrée dans les différentes mesures et dans les critères de soutien de la politique culturelle.
Très concrètement, cela passe par le conditionnement des aides à des rémunérations minimales, selon des barèmes. C’est déjà très bien établi dans certains secteurs comme les arts de la scène, mais cela reste beaucoup plus fragile dans les musiques pop, par exemple, en raison notamment de la difficulté à cerner la frontière du professionnalisme.
En mars 2026, à Paris, vous avez rouvert le Centre culturel suisse (CCS) après quatre ans de travaux. C’est la seule antenne qui offre un vrai programme culturel suisse hors du pays. Seriez-vous tenté d’en ouvrir d’autres ailleurs ?
Paris est une exception. Actuellement, il n’est plus question d’ouvrir un nouveau centre culturel. On a vu la force de la programmation du CCS durant sa période de fermeture : il a pu essaimer des propositions adaptées à différents contextes, aux divers territoires de la francophonie et aux artistes. Nous pouvons déployer cette flexibilité et la défendre par le biais de nos mesures de soutien, en collaboration avec nos bureaux de liaison au Caire, à New Delhi, Shanghai, Johannesburg et Santiago. Nous réfléchissons à une meilleure couverture sur l’ensemble des continents. Nous sommes absents de plusieurs pays comme le Japon, la Corée du Sud, le Mexique ou certaines régions telle l’Amérique du Nord, alors qu’il y existe une très forte demande des artistes pour y présenter leur travail.
Quels sont les prochains grands chantiers que prévoit Pro Helvetia ?
Deux fois par an, nous remettons en question la centaine de mesures qui font sa politique culturelle afin d’évaluer si elles répondent aux attentes des milieux artistiques concernés et si elles restent pertinentes dans le contexte mondial et local. L’internationalité est un aspect important sur lequel nous travaillons, tout comme l’intégration des enjeux de société dans nos politiques de soutien.
Par exemple ?
L’intelligence artificielle, avec tous les risques et toutes les opportunités qu’elle implique en termes de processus de création, de propriété intellectuelle, de diffusion et de modèles de diffusion, notamment hybrides, mais aussi la durabilité sociale, la diversité, l’égalité des chances… Ce sont des questions transversales qui, pour y répondre pleinement, représentent un défi permanent.
Pro Helvetia gère par ailleurs le Pavillon suisse pendant les biennales d’art et d’architecture de Venise. Envisagez-vous des changements dans son organisation ?
La Biennale de Venise est l’un des programmes importants de la fondation, puisque nous pilotons tout le processus de nomination ainsi que l’exploitation du pavillon. Dorénavant, pour ces deux biennales, nous allons travailler d’une année sur l’autre à une édition avec un appel à projets qui sera soit accessible à toutes et à tous, soit sur invitation. Notre objectif est de renforcer l’ouverture, la transparence et l’excellence dans la représentation de la scène suisse à l’international.




