Vous dirigiez deux institutions françaises importantes consacrées au cinéma. Pourquoi avoir choisi de travailler dans un pays peu réputé pour sa tradition cinématographique ?
Je ne dirais pas que la Suisse, et Genève en particulier, manque de culture cinématographique. Il y a des écoles, la Cinémathèque suisse de Lausanne et de nombreux festivals – Locarno bien sûr, mais aussi le Neuchâtel International Fantastic Film Festival, le Geneva International Film Festival [GIFF] et le Festival du film et forum international sur les droits humains [FIFDH], à Genève – dont le prestige rayonne bien au-delà de ses frontières. Alors en effet, Paris est une plus grande ville, avec beaucoup de salles et d’institutions consacrées au septième art, mais de telles initiatives se font plus rares. Développer ce projet à Genève est une chance. C’est l’endroit idéal, à la fois au cœur de l’Europe et à taille humaine, pour inventer quelque chose de complètement nouveau. L’ambition du Plaza Centre Cinéma n’est pas seulement locale, elle est aussi nationale et européenne. Il doit montrer que l’on peut rouvrir une salle importante et la faire vivre, à condition de la penser dans une perspective plus large. Notre rôle sera non pas d’être une salle d’exploitation, notamment de films d’art et d’essai, ce dont s’occupent déjà très bien les Cinémas du Grütli ou Les Scala, mais d’établir un centre culturel qui a le cinéma comme colonne vertébrale tout en étant ouvert aux multiples formes d’art.
Qu’est-ce qui vous a convaincu de prendre en charge ce projet ?
Après neuf années passées au Forum des images, j’arrivais à la fin d’un cycle. J’avais envie de changer, de participer à l’ouverture d’un nouveau lieu, ce que je n’avais encore jamais fait. La découverte du bâtiment a été le vrai déclic. Le Plaza, qui a été construit dans les années 1950 et auquel les Genevois sont très attachés au point de l’avoir sauvé de la destruction, m’a tout de suite fait penser au Max Linder Panorama et au Grand Rex, des salles mythiques de Paris que j’adore. Cette combinaison entre une splendide salle patrimoniale « à l’ancienne » et le nec plus ultra en matière d’équipement technologique a réveillé mon imaginaire.
En 2026, rouvrir un cinéma de 600 places en plein centre-ville, c’est quand même un pari...
Oui, c’est justement pour cela que Le Plaza doit être davantage qu’un cinéma. L’idée est de proposer une expérience totale : une grande salle restaurée presque à l’identique, mais complètement contemporaine par son dispositif technique comprenant entre autres une salle immersive à 360 degrés. L’architecture du lieu impose presque de faire dialoguer entre elles la mythologie du cinéma et des formes de création plus actuelles, afin de ne pas rester dans la simple nostalgie. Tous les ingrédients sont réunis pour en faire un endroit où s’inventera une nouvelle expérience du cinéma, notamment autour de la pop culture.
C’est-à-dire ?
La pop culture, ce n’est pas seulement programmer des films populaires. C’est provoquer des rencontres entre des œuvres et des artistes qui, a priori, ne se seraient jamais croisés, mais qui irriguent notre imaginaire collectif. Cela peut aller d’un blockbuster à un film d’animation ou à une BD d’auteur. La scène du jeu vidéo m’intéresse particulièrement. C’est aujourd’hui une industrie culturelle très puissante qui se nourrit souvent du champ artistique, avec aussi bien des superproductions comme The Last of Us que des studios indépendants réalisant des titres comme Narita Boy, Gris ou Neva, dans lesquels les expériences graphiques, narratives et émotionnelles relèvent d’une justesse cinématographique. Le jeu vidéo s’intégrera dans le centre à travers des expositions montrant les dessins préparatoires, les décors, l’artwork, comme on le fait déjà pour les films d’animation ou de science-fiction, mais également par des rencontres avec les game designers et les artistes, par des dispositifs ludiques qui permettront au public de jouer sur grand écran ou d’assister à des game concerts – de la musique interprétée en direct pendant l’exploration d’un jeu, sur le modèle des cinéconcerts.
Et du côté du cinéma proprement dit, quels seront les points forts de votre programmation ?
Elle prendra plusieurs formes. La première proposera trois grandes rétrospectives par an, soit autour d’une figure majeure (James Cameron, David Lynch ou une icône tel King Kong, par exemple), soit autour d’un thème immédiatement lisible, comme le western ou la chambre à coucher. À ces occasions, tout Le Plaza se mettra au diapason : projections, œuvres immersives, production de spectacles, expositions, programmation dans les dix-sept chambres du cinéma-hôtel, cartes blanches, etc. La deuxième forme consistera en des rendez-vous réguliers : soi- rées autour de l’histoire du cinéma, avant-premières, documentaires, stand-up, performances, rencontres autour d’autres arts. Quant à la troisième, elle concernera les festivals genevois dont nous sommes partenaires – GIFF, FIFDH... – et que nous accueillerons en mettant à leur disposition la salle ainsi que nos espaces, et en suspendant notre propre programmation. Et comme Le Plaza est la salle prestigieuse de Genève, nous allons lui rendre son lustre à travers des avant-premières de très grands films, mais aussi de séries à succès, pour réactiver l’esprit « tapis rouge » de ce très bel endroit.
James Cameron pourrait avoir les clés du Plaza, vraiment ?
C’est un exemple, mais c’est l’idée : inviter un ou une immense cinéaste et lui donner symboliquement les clés du lieu. Nous programmerions ses films, lui donnerions carte blanche pour montrer ceux qui l’ont inspiré dans les chambres du cinéma-hôtel, lui proposerions de créer une œuvre immersive avec un ou une artiste de Genève en dialogue avec son univers, ou encore de monter une exposition de photographies ou d’illustrations... Nous profiterions de sa présence pour organiser des rencontres et des master classes et ainsi engager une vraie relation avec le public.
Vous parlez de création. Le Plaza Centre Cinéma sera donc aussi un espace de production ?
Le projet est, en effet, de concevoir des œuvres, notamment immersives, qui pourront ensuite circuler à travers le monde, en coproduction avec d’autres lieux innovants à Montréal, Milan, Melbourne ou New York. Nous avons déjà repéré plusieurs salles avec lesquelles nous aimerions créer une sorte de fédération pour partager les productions et faire voyager les artistes, en particulier ceux d’ici. L’ambition est que Le Plaza devienne la maison des cinéastes, des créateurs et créatrices de Genève, et plus largement de la Suisse. Nous voulons qu’ils et elles puissent y montrer leurs films, mais aussi expérimenter d’autres formes de création liées à l’image en mouvement : œuvres immersives, spectacles hybrides, propositions mêlant BD, musique et jeu vidéo, etc.
Si la pop culture est votre boussole, quelle place réservez- vous à l’art contemporain ? Le Centre d’art contemporain Genève, actuellement en travaux, sera locataire du Plaza Centre Cinéma pendant au moins quatre ans. Comptez-vous établir une passerelle avec lui ?
C’est un dialogue de voisinage, mais avec une identité bien distincte. Le centre d’art est autonome, il possède son propre lieu et sa propre expertise, mais comme avec d’autres structures présentes au Plaza, cette proximité favorisera des projets communs. Au même titre que la BD, la musique, le jeu vidéo, l’art contemporain sera comme un fluide qui irriguera les autres disciplines.
En 2023, un incendie avait retardé l’ouverture du lieu. Les travaux sont presque terminés. À quelle date l’inauguration est-elle prévue ?
La brasserie devrait ouvrir ses portes vers la fin du printemps 2026, le temps de finaliser les travaux et les autorisations. Nous visons fin février ou début mars 2027 pour l’ouverture complète du Plaza Centre Cinéma.
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