On a souvent tendance à assimiler l’engagement écologique des artistes à l’invention de nouveaux imaginaires et de nouveaux récits. Cette part est assurément essentielle pour contribuer à la transformation des consciences. Elle ne saurait pour autant suffire. À côté de celle-ci, la prise en compte des aspects matériels de la création est aussi un enjeu majeur. Deux livres récemment parus nous invitent à nous saisir de la question. Qu’ils émanent l’un et l’autre du champ de l’architecture et que l’un d’eux soit cosigné par un membre du col-Rotor basé à Bruxelles, Victor Meesters, ne sont pas un hasard. Comme le rappellent Armelle Choplin et Philippe Simay dans leur introduction à Matériaux, un catalogue critique*1, « près de 40 % des émissions des gaz à effet de serre proviennent de la construction et, pour 8% d’entre elles, de la seule production de ciment ». Voilà une bonne raison de considérer, avec Victor Meesters et Vincent Laureau, coauteurs de 20 petites leçons d’économie de matière*2, que « les architectes [peuvent] participer de manière effective à l’économie de matière, et donc à l’écologie ».
Il en va de même des artistes et des designers. Quand bien même leur participation serait moindre au regard de la quantité de matière manipulée, ils ne cessent d’œuvrer à sa mise en forme et en visibilité. L’ouverture du monde de la création artistique à cette approche matérialiste suppose néanmoins que l’attention à la forme se double d’une connaissance de la matière – que le monde de l’art et du design soit un peu moins platonicien et un peu plus aristotélicien, si l’on veut bien se souvenir que l’on doit au Stagirite la théorie dite « hylémorphique », selon laquelle tout objet physique est un composé de forme et de matière. Au regard de son ampleur et de la prédominance du paradigme visuel, une telle ambition gagnerait à être portée dès la formation, à travers des enseignements de culture matérielle et la création de matériauthèques dans toutes les écoles d’art et design.
QUAND LES PROCESSUS DE RÉEMPLOI DEVIENNENT FORME
Si ce genre de démarches commence à gagner du terrain, il a trouvé depuis quelques années à Bruxelles un milieu propice à son déploiement. Du fait de conditions de vie encore abordables, d’une tradition expérimentale et sociale du design et de l’architecture, et d’une politique publique volontariste, la capitale belge s’est affirmée comme un des principaux foyers européens de l’économie circulaire et du réemploi. Avec Rotor, des bureaux comme BC architects et Bento Architecture imaginent d’autres façons de faire de l’architecture et de la scénographie, en s’aventurant également, pour ces derniers, du côté de la matière vivante. Dans le domaine du design, Duplex Studio – avec les rebuts de l’industrie – et Sonian Wood Coop – avec les arbres de la forêt de Soignes – inventent des modèles exemplaires de production de mobilier circulaire, tandis que le collectif Gilbard œuvre à l’échelle du quartier d’Anderlecht, en mettant notamment une récupérathèque à disposition des habitants. Chez les artistes, le même souci de la matière et du réemploi informe les installations du duo originaire de Marseille, mountaincutters, qui semble revisiter l’héritage du mouvement japonais Mono-ha, le mobilier sculptural et manifeste d’Arnaud Eubelen, produit exclusivement à partir d’éléments récupérés dans la rue, ou encore les environnements immersifs de Yoël Pytowski, dont on ne sait s’ils sont en construction ou en démolition.
Telle pourrait être finalement l’image de notre condition européenne contemporaine : héritiers des rêves de grandeur de la modernité, revenus de Las Vegas et de son enseignement postmoderne*3, nous chercherions à accommoder les restes des anciens bâtisseurs en explorant des voies circulaires dans les décombres. Mais ce serait sans compter sur l’une des grandes vertus de l’écologie matérialiste : celle de nous guérir de la fascination mélancolique des ruines pour nous projeter dans un monde où les processus de réemploi deviennent forme.
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*1 Armelle Choplin et Philippe Simay, Matériaux, un catalogue critique. Construire le monde autrement, Paris, La Découverte, 2026, 256 pages, 20,50 euros.
*2 Victor Meesters et Vincent Laureau, 20 petites leçons d’économie de matière, Marseille, Wildproject, 2026, 104 pages, 14 euros.
*3 Robert Venturi, Denise Scott Brown et Steven Izenour, Learning from Las Vegas. The Forgotten Symbolism of Architectural Form, Cambridge (MA),
MIT Press, 1972.



