Il aura fallu plus de dix ans de négociations, un an de préparation logistique et une escorte digne d’un déplacement de chef d’État pour qu’elle franchisse enfin la Manche. Dans la nuit du 9 au 10 juillet, la Tapisserie de Bayeux est arrivée au British Museum de Londres, où elle sera exposée à partir du 10 septembre. Il s’agit d’un événement rarissime pour cette œuvre du XIe siècle, qui n’a quitté la Normandie qu’à deux reprises en près de mille ans. « Voir la tapisserie de Bayeux arriver au British Museum, c’est prendre la mesure du travail accompli par les équipes franco-britanniques pour que cette opération historique soit possible. Sur les deux rives de la Manche, ces hommes et ces femmes se sont employés à faire de ce transfert une réussite collective, permettant ainsi de continuer de tisser le fil qui relie le Royaume-Uni et la France depuis un millénaire », a commenté la ministre de la Culture, Catherine Pégard.
Le départ de Bayeux, jeudi à 18 h 15, s’est déroulé sous haute surveillance. Escortée jusqu’à l’Eurotunnel par les forces françaises, puis prise en charge par les autorités britanniques, la tapisserie a voyagé dans une caisse climatisée et antivibratoire spécialement conçue pour préserver ses fibres anciennes. À 3 h 50 du matin, heure française, elle a rejoint les réserves du British Museum, où une phase d’acclimatation précédera son installation.
Au-delà de la prouesse logistique, ce déplacement est un geste éminemment politique. Annoncé lors du sommet franco-britannique de 2025, ce prêt intervient alors que le musée de la Tapisserie de Bayeux est fermé temporairement pour rénovation. Il traduit aussi une volonté de relancer la coopération culturelle entre Paris et Londres, dans un contexte où les relations entre les deux pays cherchent de nouveaux ressorts. Dans une tribune publiée dans le quotidien londonien The Times, le président français a ainsi appelé à « poursuivre la construction de ce lien entre les deux rives de la Manche » et à faire vivre « cette Entente cordiale devenue une Entente amicale ». Rappelons tout de même qu’ironiquement, la Tapisserie de Bayeux, chef-d’œuvre médiéval classé monument historique dès 1862 et inscrite au registre « Mémoire du Monde » de l’Unesco en 2007, raconte l’invasion de l’Angleterre par Guillaume de Normandie en 1066.
Hormis deux déplacements exceptionnels, en 1804 et en 1944, la Tapisserie de Bayeux n’avait jamais quitté la Normandie. Elle revient aujourd’hui en Grande-Bretagne pour la première fois depuis sa création au XIe siècle. Londres avait déjà tenté d’obtenir le prêt de la célèbre tapisserie, sans succès, une première fois en 1953, pour le couronnement d’Elizabeth II, puis en 1966, lors des célébrations du 900ᵉ anniversaire de la bataille d’Hastings. L’engouement du public britannique ne s’est pas fait attendre : les premiers billets pour l’exposition ont généré 2,5 millions de livres sterling (environ 2,9 millions d’euros) dès leur premier jour de vente en ligne.
Ce voyage ne fait toutefois pas l’unanimité. Fin 2021, une expertise menée par des restauratrices alertait sur les risques qu’un transport de longue distance ferait peser sur cette broderie de laine sur lin, qui compte déjà une trentaine de déchirures et près de 10 000 trous. Ce nombre donne la mesure de l’enjeu : Londres s’est engagé à verser jusqu’à 800 millions de livres (près de 918 millions d’euros) à la France si l’œuvre venait à subir un dommage majeur. Après son retour en France, prévu en 2027, la Tapisserie de Bayeux devrait réintégrer son musée d’origine avant d’entrer dans une nouvelle phase de son histoire : une vaste opération de restauration, attendue depuis plusieurs années et reportée à de nombreuses reprises.




