« Le travail est souvent le père du plaisir : je plains l’homme accablé du poids de son loisir. Le bonheur est un bien que nous vend la nature. Il n’est point ici-bas de moisson sans culture », écrit Voltaire dans son quatrième discours en vers sur l’homme intitulé « De la modération en tout, dans l’étude, dans l’am-bition, dans les plaisirs » (1738). Que notre période estivale soit travaillée ou chômée, pour tout ou partie, chez soi ou en villégiature, elle est couramment une saison propice à la lecture, à commencer par celle des ouvrages collectés plus ou moins récemment, que l’on aura acquis et feuilletés avec envie, mais, le temps manquant, pas encore parcourus avec toute l’attention qu’ils méritent.
AU FIL DES PAGES
Ma moisson aux prémices de l’été réunit des ouvrages parus entre fin 2025 et début 2026, et s’ouvre par une monographie inédite consacrée au travail photographique de Madeleine de Sinéty. Éditée à l’occasion de l’exposition présentée au Jeu de Paume, à Paris*1 – après une étape tourangelle –, la publication rend compte d’un vaste corpus longtemps ignoré qui s’est constitué sur plus de quatre décennies, notamment à Paris, New York et Poilley, un petit village d’Ille-et-Vilaine.
Prolongement à la fois savant et accessible de l’exposition « La Poudre et l’encre. Une conversation avec Patrick Boucheron*2 », le catalogue passionnant explicite le dialogue original de l’historien et professeur au Collège de France avec les collections de la bibliothèque de l’Arsenal, à Paris. Théâtres de la cruauté gravés de Jacques Callot, Coran de Pierre le Vénérable, manuscrit des 120 journées de Sodome du marquis de Sade, multiples volumes imprimés et périodiques, mais aussi quelques objets et pièces de mobilier (une splendide roue à livres par exemple) exemplifient les nombreux rapports, y compris ambivalents, que le livre peut entretenir avec la violence.
Le Monde de Pierrot. Art, théâtralité et marché en France (1697-1945) de l’universitaire états-unienne Marika Takanishi Knowles est quant à lui une passionnante étude de cas de cette figure paradoxale qui, depuis la fin VXIIe siècle, traverse l’histoire de l’art. Issu du répertoire du théâtre, Pierrot fait l’objet d’innombrables représentations et interprétations changeantes, du protagoniste des fêtes galantes chez Antoine Watteau au héros lunaire des Enfants du paradis (1945, Marcel Carné). L’originalité du propos réside dans le prisme adopté, reliant le personnage type, cet « homme-façade », au marché compris comme espace non plus de rencontres et transactions incarnées, mais comme lieu « représentationnel au sens où il produit et vend les médiums qui permettent aux participants de se représenter » – fonction spéculaire que l’on retrouve poussée à l’extrême, de nos jours, dans certains segments du marché de l’art.
Une crise venant rarement seule, dans la longue liste des domaines touchés – économique, climatique, géopolitique et bien d’autres encore –, n’oublions pas celui de la lecture et, par-là même des librairies, dont on dénombrait pour la première fois en France en 2025 plus de fermetures que d’ouvertures. Alors, où que nous soyons cet été, n’hésitons pas à poursuivre nos moissons d’imprimés… de préférence dans des enseignes indépendantes*3.
*1 « Madeleine de Sinéty. Une vie », 12 juin-27 septembre 2026, Jeu de Paume, Paris.
*2 Du 14 avril au 4 juillet 2026, bibliothèque de l’Arsenal, Paris.
*3 Liste des enseignes françaises.
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Jérôme Sother, Marion Grébert et Nina Ferrer-Gleize, Madeleine de Sinéty. Une vie, Paris, Delpire et Jeu de Paume, 2026, 248 pages, 45 euros.
Patrick Boucheron, La Poudre et l’encre. Une conversation avec Patrick Boucheron, Paris, Bibliothèque nationale de France, 2026, 176 pages, 28 euros.
Marika Takanishi Knowles, Le Monde de Pierrot. Art, théâtralité et marché en France (1697-1945), Dijon, Les presses du réel, 2025, 296 pages, 30 euros.



