J’ai découvert l’œuvre d’Alexandre Dumas dans la bibliothèque de la maison de mes grands-parents, en Sologne. J’ai tout d’abord été attirée par le format de leur édition, ses grandes pages, ses très nombreuses illustrations et sa belle couverture. Puis l’envoûtement propre à l’auteur a évidemment fonctionné. J’étais à la recherche de récits, de dépaysements et d’enchantements : Alexandre Dumas, c’est une véritable machine à remonter le temps, mais avec suffisamment de puissance et de fantaisie pour que la part d’imagination soit très forte. Quand on lit Les Trois Mousquetaires, chacun a déjà une image de d’Artagnan, des trois mousquetaires eux-mêmes et du visage de Milady de Winter… Cette capacité de projection est assez exceptionnelle ! Dans ce récit sur l’histoire que sont Les Trois Mousquetaires, et toute l’œuvre d’Alexandre Dumas, ce qui m’a frappée, c’est ce besoin de remplir ou de fouiller ce qu’il y a dans les interstices, d’aller découvrir ce qui n’est pas révélé – ce que font les historiens d’art durant leurs recherches sur des attributions, des écoles ou des compréhensions de démarches artistiques ! Ce fait d’élaborer un regard rétrospectif sur l’histoire afin de mieux comprendre d’où on est parti pour se projeter ensuite dans le futur.

Alexandre Dumas, Les Trois Mousquetaires, illustrations de Maximilien Vox, Paris, Librairie Larousse, 1934. Courtesy de Marie-Christine Labourdette
Réinterpréter l’Histoire
À travers la découverte de cette période de foisonnement artistique extraordinaire de ce XVIIe siècle naissant, la figure de Richelieu, tout à la fois fascinante et ambivalente, m’a intéressée. J’ai donc analysé toutes les représentations existantes d’Armand-Jean du Plessis par Philippe de Champaigne [autour de 1642] : le grand tableau reproduit dans tous nos livres d’histoire ; le triple portrait de la National Gallery, à Londres, qui a servi de base au buste de Bernin, aujourd’hui conservé au musée du Louvre, à Paris ; le profil, enfin, du musée des Beaux-Arts de Strasbourg. J’y ai découvert que l’on peut arriver à traduire le caractère et l’expression d’un homme qui avait disparu depuis très longtemps, mais qui redevient présent par la peinture. Ce choc esthétique face à la rigueur et la profonde vérité de la peinture janséniste du XVIIe siècle m’a entraînée vers l’histoire de l’art, et une passion pour l’Italie m’a toujours habitée. Ce que j’ai pu satisfaire tout au long de mes cinq années en tant que secrétaire générale de la Villa Médicis – Académie de France à Rome. Avec Bruno Racine, j’y ai mis en place des triennales d’art contemporain, notamment « La Ville, le jardin, la mémoire » en 1998, 1999 et 2000, qui redonnait, à travers les interventions des artistes, une actualité, une pertinence et une intensité aux espaces de la Villa, à cette permanence de la beauté, qui a toutefois toujours le besoin d’être réinterrogée, d’être observée autrement. Pour moi, c’est le regard qui crée l’œuvre d’art et la fait vivre, comme le lecteur crée son roman. La Cabane éclatée à l’obélisque [2000] de Daniel Buren, entièrement recouverte de miroirs, m’a infiniment marquée. On y voyait toutes les variations de l’espace et du temps.
La réinterprétation par l’art de l’ensemble de l’histoire est aussi fascinante que sa réinterprétation par les historiens. Prenez Georges de La Tour : jusqu’à l’exposition [« Les Peintres de la réalité en France au XVIIe siècle »] au musée de l’Orangerie, à Paris, en 1934, on avait perdu jusqu’à son nom. Il était tombé dans les trous de l’histoire, alors qu’il a été, en son temps, le peintre ordinaire du roi Louis XIII. Le principe de pérennité et d’inaliénabilité de nos collections est essentiel ; on passe notre temps à remettre dans d’autres perspectives l’histoire de l’art, à redécouvrir des figures oubliées, à relégitimiser des démarches artistiques… C’est ce qui m’a beaucoup enthousiasmée dans tous les postes que j’ai pu avoir. Le passé ne redevient vivant qu’à travers le regard d’aujourd’hui. C’est la vie même ! La liberté que prend Alexandre Dumas de faire du neuf avec de l’ancien, de se saisir de l’histoire pour en faire un nouveau récit, m’a guidée.
Confronter les points de vue
Quand je suis arrivée à Fontainebleau en 2021, une de mes premières décisions a été la création d’une Biennale d’art contemporain intitulée « Grandeur nature ». En 2023, son thème était la notion d’échelle ; en 2025, l’esprit de la forêt ; en 2027, ce sera l’eau. Les jardins de Fontainebleau représentent 130 hectares et sont d’une infinie variété : le grand parc dessiné par André Le Nôtre, le jardin à la française, le jardin intime du Roi et de la Reine qui est devenu le jardin de Diane, le jardin anglais d’Hurtault… Les perspectives y sont également très complexes en raison de la variété des bâtiments du château. On y recrée sans cesse de nouvelles formes de cohérence à travers la présence des œuvres contemporaines. Ce dialogue entre l’aujourd’hui et l’hier permet de s’y sentir pleinement vivant.
Nous fêtons cette année le 15e anniversaire du Festival de l’histoire de l’art [lire page 11]. J’étais directrice des Musées de France lorsqu’il a été mis en place. J’en assumais le pilotage pour le ministère. C’était déjà une manière de démontrer que l’histoire de l’art s’enrichit par la confrontation de différents points de vue, d’où les principes d’un pays invité et d’une thématique – pour cette édition le Maroc et la mode. Nous offrons ainsi à tous nos publics une école du regard qui leur donne la possibilité d’appréhender, de s’approprier et d’interpréter l’histoire à partir de fils conducteurs, de fils d’Ariane. Nous recevons aussi près de 50 000 jeunes à Fontainebleau. Nous avons donc lancé un programme intitulé Les Ambassadeurs du patrimoine destiné aux 13-17 ans. Ces derniers viennent au château suivre de neuf à dix séances de formation le mercredi après-midi ou durant le week-end avec nos médiateurs culturels, nos guides, nos conservateurs… Ensuite, ce sont eux qui seront de nouveaux médiateurs auprès de leurs parents, de leurs amis, d’autres classes ou de personnes extérieures pendant la Nuit des musées ou les Journées du patrimoine. Nous sommes également le premier établissement public du ministère de la Culture à mettre en place un conseil des jeunes. Celui-ci a été installé par la ministre de la Culture Catherine Pégard au château, le 24 avril 2026. Les jeunes vont nous aider à repenser nos outils de médiation, les textes de salles, les visites guidées, les animations… Ils sont nos personnes-ressources pour préfigurer nos publics de demain !



