Le vote du Royaume-Uni en faveur de la sortie de l’Union européenne, le 23 juin 2016, avait suscité de vives inquiétudes quant à ses répercussions sur le marché de l’art britannique. Crainte de voir le pays perdre son rôle de « porte d’entrée vers l’Europe », alourdissement des démarches administratives, restrictions à la libre circulation des biens et des personnes : de nombreuses questions restaient alors sans réponse.
Dix ans plus tard, l’impact du Brexit, sujet toujours complexe et clivant, est devenu plus difficile à mesurer, tant il se confond avec d’autres chocs géopolitiques : une pandémie mondiale, plusieurs guerres au Moyen-Orient, le premier conflit en Europe depuis la Seconde Guerre mondiale, deux récessions économiques et l’instauration de droits de douane punitifs par le président américain Donald Trump.
« Il ne s’agit pas d’un simple rapport de cause à effet, mais, si l’on additionne les problèmes directement liés au Brexit et des facteurs plus larges, son impact s’en trouve amplifié », estime Paul Hewitt, directeur général de la Society of London Art Dealers (Slad).
Sur le papier, le Royaume-Uni a mieux résisté que prévu sur le marché mondial. Selon le dernier Art Basel and UBS Global Art Market Report, le pays a conservé sa deuxième place mondiale, derrière les États-Unis, en valeur des échanges, avec 18 % du marché, contre 21 % en 2016.
« Le recul des chiffres du commerce britannique après la récession de 2008 a été plus marqué que celui observé après l’annonce du Brexit », souligne Clare McAndrew, fondatrice d’Arts Economics et auteure du rapport Art Basel et UBS. Elle prépare actuellement une nouvelle édition de l’étude The British Art Market 2023, en collaboration avec la British Art Market Federation (BAMF), dont la publication est attendue plus tard cette année à l’occasion du 30e anniversaire de l’association.
Les très attendues ventes de juin semblent confirmer que Londres conserve la confiance du marché pour les œuvres de haut niveau. La vente de la collection Joe Lewis chez Sotheby’s mercredi 24 juin 2026 a ainsi battu le record de la vente aux enchères la plus chère jamais organisée au Royaume-Uni. Emmenée par un Modigliani, cette vente du soir, qui a totalisé 296,3 millions de livres sterling, soit environ 347 millions d’euros, offre une éclaircie à un marché fragilisé par les inquiétudes liées au Brexit et par la concurrence internationale. « Londres est, et demeure, le deuxième centre de vente de Sotheby’s, ainsi que le plus international après New York », déclare Alex Branczik, président du département Art moderne et contemporain de Sotheby’s Londres. « À un moment où les cycles du marché sont scrutés de près, Londres a également joué un rôle de premier plan dans le rétablissement de la confiance, ajoute Alex Branczik. La vente de la collection Pauline Karpidas, l’an dernier, a marqué un point d’inflexion important, contribuant à créer une dynamique qui s’est depuis prolongée à l’échelle internationale. »
Sur les segments de prix plus modestes, l’impact est moins lisible et les appréciations plus réservées. « Comme on pouvait s’y attendre, le Brexit a paralysé le commerce sur le bas du marché et accablé le haut de gamme d’une paperasse abondante et coûteuse », estime Thomas Woodham-Smith, directeur de la Treasure House Fair et ancien directeur et cofondateur de la foire Masterpiece London, qui a été abandonnée en 2023 à cause de la hausse des coûts et de la difficulté d’attirer des exposants internationaux dans la capitale britannique.
Les spécialités n’ont pas non plus été affectées de la même manière. Les ventes de maîtres anciens au Royaume-Uni semblent notamment poursuivre leur déclin : en 2014, le pays représentait 52 % du marché mondial des maîtres anciens européens en valeur ; en 2025, cette part était tombée à 38 %.
Pour les marchands, c’est sans doute dans la perte de souplesse que les effets du Brexit se font le plus nettement ressentir. « Les obstacles supplémentaires imposés à la circulation des œuvres se sont révélés lourds : contrôles à l’importation et à l’exportation, importation temporaire, carnets ATA, TVA à l’importation. Tous ces dispositifs imposent aux acteurs du marché des démarches complexes, qui n’existaient pas avant le Brexit, explique Amanda Gray, associée au sein du cabinet d’avocats Mishcon de Reya. Les galeristes et les collectionneurs ont supporté l’essentiel de ces nouvelles exigences administratives, avec des coûts supplémentaires, de l’incertitude et des retards. » Même si elle a accompagné ses clients « pour résoudre nombre de problèmes directs et indirects susceptibles de se poser », selon elle, les décisions de prêt ou de transaction « ont été notablement affectées ».
Dès 2023, les données disponibles indiquaient que cette situation avait eu un effet marqué sur le volume des importations vers le marché britannique. Arts Economics relevait ainsi une forte baisse des importations d’œuvres d’art et d’antiquités au Royaume-Uni après le Brexit, passées de 3,2 milliards de dollars en 2019 à 2,1 milliards de dollars en 2020, même si la pandémie de Covid-19 a également contribué à ce recul. Pour un marché fortement dépendant des œuvres importées plutôt que de l’offre nationale, il s’agit d’un ajustement significatif.
Une partie de cette bureaucratie relève de décisions réglementaires plus larges, distinctes du Brexit, notamment la cinquième directive anti-blanchiment, entrée en vigueur en 2020. Mais cette perte de souplesse alimente l’idée que le Royaume-Uni a offert un avantage concurrentiel à d’autres places de marché.
La France n’a pas encore véritablement entamé la part du Royaume-Uni dans le marché mondial, mais elle est largement perçue comme gagnant du terrain, notamment depuis l’arrivée d’Art Basel dans le paysage parisien des foires en 2022. L’évolution d’autres régimes fiscaux, comme l’abaissement récent de la TVA sur les ventes d’art à 5 % en Italie, conjuguée aux hausses britanniques des droits de succession, de l’impôt sur le revenu et de l’impôt sur les plus-values, alimente aussi les interrogations sur la capacité de Londres à rester une place attractive pour vivre, travailler et faire du commerce.
Des informations faisant état d’un exode plus large des grandes fortunes du Royaume-Uni ont suivi la suppression, l’an dernier, du régime des non domiciliés. Mais l’ampleur réelle du mouvement restera incertaine jusqu’à la publication des données fiscales attendues en janvier 2027.
Le Royaume-Uni a néanmoins tiré parti, dans certains domaines, de l’autonomie retrouvée après le Brexit, notamment sur le plan réglementaire. Le marché de l’art britannique s’est ainsi abstenu d’adhérer au nouveau règlement européen sur l’importation de biens culturels (UE 2019/880), après les protestations du secteur.
Au-delà des annonces les plus spectaculaires qui ont suivi le référendum de 2016, notamment l’ouverture rapide par David Zwirner d’une galerie phare à Paris, les façons de travailler ont évolué de manière progressive, mais substantielle.
Les partenariats opérationnels entre galeries londoniennes et européennes se poursuivent, mais la présence physique de ces dernières dans la capitale britannique semble avoir diminué. En 2016, 8 des 140 membres de la Society of London Art Dealers, soit 6 %, étaient des antennes britanniques de galeries européennes ; en 2026, elles avaient toutes fermé et quitté la Slad, alors même que le nombre total d’adhérents avait augmenté.
« De nouvelles pratiques émergent, et avec elles d’autres manières de répondre aux difficultés, observe Alexander Bradford, responsable du développement international et du développement durable au sein de la société de logistique d’art Gander & White. Nous avons par exemple constaté un recours accru aux entrepôts sous douane, ainsi qu’une demande croissante pour que nous intervenions comme expéditeurs agréés, ce qui nous permet d’effectuer les formalités douanières directement dans nos locaux. »
Des avancées numériques sans précédent offrent également de nouvelles plateformes destinées à automatiser les processus ou à améliorer l’efficacité opérationnelle, dans l’espoir, pour beaucoup, de contenir la hausse rapide des frais généraux.
Les galeries expérimentent aussi de nouveaux modèles économiques. « Nous avons fermé notre espace permanent de Fitzrovia, à Londres, en juin 2024. Conserver un lieu permanent à Londres était tout simplement devenu intenable pour une galerie de niche fonctionnant avec des marges extrêmement faibles », explique Rakeb Sile, cofondatrice et directrice générale d’Addis Fine Art, qui s’est orientée vers un modèle basé sur des projets, en collaborant avec des galeries partenaires et en participant aux foires les plus importantes. « Je pense que les galeries qui survivront et prospéreront seront celles qui trouveront de nouvelles manières de travailler collectivement, de partager les ressources et de monétiser leur expertise au-delà du modèle traditionnel de la vente, ajoute Rakeb Sile. L’expertise d’une galerie comme la nôtre a une valeur considérable, qui n’est pas toujours reconnue à son juste niveau dans son modèle économique. Cela doit changer. »




