L’ancienne capitale impériale du pays du Soleil-Levant, réputée pour son patrimoine millénaire, son quartier des geishas de Gion, l’art de la cérémonie du thé ou le raffinement de ses cuisines kaiseki et shōjin ryōri – celle-ci servie dans les temples dédiés au bouddhisme zen –, est le théâtre annuel (ni nō ni kabuki) du festival international de photographie Kyotographie. Intitulée « Edge », la 14e édition s’est tenue du 18 avril au 17 mai 2026 dans une douzaine de sites de cette ville qui incarne à raison l’essence de la culture japonaise, dans la région du Kansai.
Créée en 2013 sur le modèle des Rencontres d’Arles, la manifestation « propose une expérience physique et sensorielle de la photographie », expliquait Lucille Reyboz, sa cofondatrice et codirectrice, avec Yusuke Nakanishi, lors de l’ouverture de l’édition 2026, dans le café DELTA, espace permanent du festival. Thandiwe Muriu, photographe kényane accueillie dans le cadre du programme de résidence d’artistes africains, y présentait son exposition « 如 (Ichinyo) », des portraits empruntant aux motifs de la tradition artisanale textile japonaise. Ses grandes images hautes en couleur, inspirées cette fois du tissu wax, étaient montrées dans un autre accrochage, titré « Camo », dans les espaces de Kondaya Genbei Chikuin-no-Ma.
Outre la programmation exigeante, l’un des atouts de Kyotographie réside dans la découverte d’expositions de différentes échelles au fil de déambulations dans la cité, de part et d’autre de la rivière Kamo : d’un musée à une ancienne brasserie de saké convertie en galerie d’art ; d’un dortoir désaffecté pour étudiants dans le temple voisin à une machiya traditionnelle en bois dans le style sukiya-zukuri, datant de plus de 250 ans, avec son charmant jardin. Dans cet écrin architectural sur mesure (Yuhisai Koudoukan), l’artiste française Juliette Agnel proposait « The Scent of Light », rassemblant ses séries de photographies de pierres (The Susceptibility of Rocks [La Susceptibilité des roches], 2025) et de la végétation au Bénin (Dahomey Spirit, 2024), ainsi que le récent film Super-8 en noir et blanc Eternity, une immersion dans l’univers de mousses de la forêt sacrée de Yakushima : un ensemble en subtile harmonie avec l’esprit contemplatif du lieu.

Vue de l'exposition « La Susceptibilité des roches » (2025) de Juliette Agnel au Yuhisai Koudoukan. © Takeshi Asano / KYOTOGRAPHIE 2026
Stars et nouveaux talents
Parmi les temps forts de cette édition, la rétrospective de Daido Moriyama au Kyoto City KYOCERA Museum of Art, présentée par Sigma et organisée par Kyotographie et l’Instituto Moreira Salles, à São Paulo (Brésil), en collaboration avec la Daido Moriyama Photo Foundation, déroulait avec brio les développements de l’œuvre du maître japonais, âgé de 87 ans, suivant un parcours chronologique retraçant plus de soixante ans de carrière. Tirages originaux, publications et archives y mettaient en perspective le rapport du photographe aux magazines et aux livres au fil de ses multiples séries, de ses débuts en noir et blanc (l’esthétique « are, bure, boke » : granuleuse, floue, mal cadrée), sa collaboration avec la revue Provoke et son ouvrage Farewell Photography (1972), synthétisant son approche radicale, aux images de rue plus tardives, en couleurs, de Paris à New York.

Vue de la rétrospective « Daido Moriyama » au Kyoto City KYOCERA Museum of Art. © Kenryou Gu / KYOTOGRAPHIE 2026
Autre star à l’affiche, le Néerlandais Anton Corbijn montrait ses portraits à la Shimadai Gallery, avec le soutien d’agnès b. Dans son exposition « Presence », ce passionné de musique, dont les images ont fait les beaux jours des pages du New Musical Express (NME) lors de sa période londonienne avant son départ sous le soleil de la Californie, expliquait avoir réalisé ses clichés dans une logique de reportage, sans studio, tout en cultivant le style qui est devenu sa marque de fabrique. Le nec plus ultra des créateurs est passé devant son objectif : Kraftwerk, Miles Davis, David Bowie, Depeche Mode, Yohji Yamamoto, Gerhard Richter (de dos)… Il a en outre signé des pochettes de disques, des clips et des films – son long métrage Control, sur la vie de Ian Curtis, chanteur suicidé à 23 ans du groupe mancunien Joy Division, a été projeté en ouverture de la Quinzaine des réalisateurs au Festival de Cannes en 2007.

Vue de l'exposition « Presence » d'Anton Corbijn à la Shimadai
Gallery. © Kenryou Gu / KYOTOGRAPHIE 2026
Exposition tout autant d’ampleur, dans l’annexe du Museum of Kyoto, la Britannique Linder Sterling, fidèle au punk de ses débuts, réunissait, sous le titre « Goddess of the Mind », un ensemble représentatif de sa production iconoclaste sur plusieurs décennies : collages surréalistes à partir de magazines pornographiques (Pretty Girls, 1977-2007) ; tirages couleur grand format – dans The Rite of Spring (2011), elle apparaît recouverte d’aliments dégoulinants, en référence à la sous-culture fétichiste du sploshing ; ainsi que des vidéos de performances.

Vue de l'exposition « Goddess of the Mind » de Linder Sterling, annexe du Museum of Kyoto. © Takeshi Asano / KYOTOGRAPHIE 2026
Les Français Yves Marchand & Romain Meffre avaient, quant à eux, disposé leurs images dystopiques de ruines de Paris, de Détroit et de l’île de Gunkanjima dans un site ad hoc, Jushin Kaikan, une résidence étudiante à l’abandon, au rythme d’une composition sonore conçue pour l’occasion. Là encore, leur exposition « The Shape of What Remains » constituait une adéquation parfaite entre une œuvre et un lieu atypique, nouvellement occupé par le festival.
« Shine Heroes » de Federico Estol, lauréat du KG+ Select Award 2025, révélait au Kondaya Genbei Kurogura un travailleur social devenu photographe, engagé dans le soutien à une communauté de cireurs de chaussures à La Paz (Bolivie) : une démarche à la fois documentaire, esthétique et militante. Chaque année, le KG+ offre un espace d’exposition à dix photographes émergents, avec pour objectif de promouvoir la nouvelle génération en lui donnant une visibilité à l’international, notamment grâce à l’attribution d’un prix. Enfin, ce millésime 2026 mettait à l’honneur : à Asphodel, Sari Shibata, récipiendaire du Ruinart Japan Award 2025 ; à Ygion, Atsushi Fukushima, photographe et agriculteur, lauréat du KG+ Select Award 2019 ; et, à Hachiku-an (anciennement Kawasaki Residence), dans une présentation bouleversante, Fatma Hassona. La photojournaliste palestinienne de 25 ans, surnommée « l’œil de Gaza », a été tuée par un missile israélien le 16 avril 2025, avec six membres de sa famille.
Cap sur l’Afrique du sud
Par ailleurs, cette 14e édition donnait un coup de projecteur remarquable sur l’Afrique du Sud. « Nous trouvions intéressant de mettre en lumière l’histoire sud-africaine qui résonne aujourd’hui de façon universelle, confiait Lucille Reyboz. En voyageant en Afrique du Sud, nous avions bien sûr quelques artistes en tête, mais très vite s’est imposée l’idée de faire dialoguer dans cette programmation plusieurs générations. Nous avons été fascinés par cette scène. »
Kyotographie proposait ainsi au Kyoto City KYOCERA Museum of Art l’exposition « House of Bondage », dédiée au travail en noir et blanc d’Ernest Cole, grand témoin de l’apartheid. Reprenant le titre d’un livre fondateur rassemblant ses images, différentes sections révélaient la réalité crue de la société sud-africaine de l’époque, entre ségrégation raciale (répression policière, violences ordinaires et inscriptions « For Whites only » dans l’espace public) et vie quotidienne (misère dans les townships, travail dans les mines, orphelins mendiants, dignité d’une classe moyenne africaine aspirant à la reconnaissance).

Vue de l'exposition « House of Bondage », dédiée au travail d’Ernest Cole, au Kyoto City KYOCERA Museum of Art. © Kenryou Gu / KYOTOGRAPHIE 2026
Au même endroit, le photographe originaire de Johannesburg et installé au Cap, Pieter Hugo, lauréat du Discovery Award aux Rencontres d’Arles en 2008 et finaliste du prix Pictet en 2015, donnait à voir ses clichés sous l’intitulé « What the Light Falls On ». Une sélection de portraits réalisés dans plusieurs pays, à différentes époques – de son père mourant à son premier enfant –, décrite par leur auteur comme étant « un ensemble sur la naissance, la mort, et la vie entre les deux ».
Lebohang Kganye, dont le travail multirécompensé a été célébré au MoMA, à New York, et à la Tate Modern de Londres, exposait dans le cadre splendide du Higashi Honganji O-genkan. Sous le titre « Rehearsal of Memory », quatre séries « explor[aien]t la manière dont les familles, les nations et les identités sont façonnées par l’absence, l’héritage et l’imagination », selon l’artiste. À travers la photographie, des silhouettes découpées, des caissons lumineux en diorama, des patchworks de tissus et des interventions sculpturales, la créatrice transforme des archives personnelles en espaces immersifs et vivants où le passé et le présent coexistent.

Vue de l'exposition « Rehearsal of Memory » de Lebohang Kganye au Higashi Honganji O-genkan. © Kenryou Gu / KYOTOGRAPHIE 2026
Ces expositions s’accompagnaient de la présentation de la collection de livres de photographie de Sean O’Toole, en collaboration avec la A4 Arts Foundation, établie au Cap. Dans le cadre du programme « Arles Associé », les Rencontres accueilleront du 6 juillet au 20 septembre 2026 « From Our Windows » de Rinko Kawauchi et Tokuko Ushioda, une proposition à quatre mains née lors de l’édition 2024 de Kyotographie. Juste reconnaissance du vieux maître au disciple qu’il a inspiré, aujourd’hui devenu grand.




