Il y a toujours quelque chose de fascinant dans les objets ou les systèmes génératifs. Cet attrait tient pour une large part au fait que le principe de génération est une des caractéristiques du vivant et que toute imitation du vivant est une forme de sorcellerie. S’y ajoute le caractère extraordinaire d’une action qui consiste à mettre à disposition de toutes et tous le potentiel infini de la création, à travers un support, un objet ou un système fini. Telle est par exemple l’opération que réalise Raymond Queneau quand il publie, en 1961, le premier livre oulipien, Cent mille milliards de poèmes. Par « ce petit ouvrage qui permet, selon les mots de son auteur, à tout un chacun de composer à volonté cent mille milliards de sonnets » se trouve ainsi exaucé le vœu de Lautréamont que la poésie soit « faite par tous. Non par un » (Poésies II, 1870).
C’est ce type de miracle que rend aujourd’hui possible l’Intelligence artificielle (IA) générative. Tenant son nom des réseaux de neurones artificiels qu’elle utilise, qui reproduisent une abstraction fonctionnelle du cerveau, elle permet de composer un nombre infini de contenus textuels, sonores ou visuels, sur un modèle combinatoire proche de celui du livre de Raymond Queneau. Il existe cependant un autre type d’intelligence générative, qui repose sur un paradigme différent : l’intelligence expérimentale (IE). Sans minimiser la part de l’expérimentation dans l’invention de l’IA, et plus généralement dans la science, on gagne à se replonger dans l’histoire des avant-gardes pour mesurer la relation étroite qu’une telle faculté entretient avec l’activité artistique. Trois expositions parisiennes nous y ont invité, consacrées à deux pionniers du genre, qui auraient fêté leurs 110e et 100e anniversaires en 2026. Le premier est Brion Gysin (1916-1986), le stupéfiant magicien de la Beat Generation, qui fait l’objet d’une rétrospective au musée d’Art moderne de Paris, après une émouvante exposition collective à la New Galerie*1. Le second est le grand aboyeur du lettrisme, Maurice Lemaître (1926-2018), auquel le Fonds de dotation Bismuth Lemaître Guymer a rendu un bel hommage à la galerie 24B*2.
DES « ARTISTES POUR ARTISTES »
Sur le plan de la posture et de l’attitude, tout oppose le chantre de la négativité et du dépassement critique à celui que Ramuntcho Matta appelait le « mind opener » de l’underground. Leurs affinités sont néanmoins si nombreuses qu’ils semblent incarner un même esprit du temps. Touchés par les secousses du surréalisme, dont ils confirment qu’il fut le dernier grand ébranlement européen dans l’ordre de la sensibilité, ils furent éclipsés par les figures phares de leurs mouvements, William Burroughs et Isidore Isou. C’est là sans doute l’une des raisons pour lesquelles ils sont souvent considérés comme des « artistes pour artistes ». Une autre en est qu’ils ont essaimé dans tous les champs de la création en les explorant avec la même passion de l’expérimentation et de l’hybridation : le dessin, la peinture, la photographie, la poésie, la performance, la sculpture, la musique (pour Brion Gysin) et le cinéma (pour Maurice Lemaître). Cet essaimage s’incarne dans l’invention ou l’amplification de méthodes génératives, qui s’appuient sur les unités élémentaires de la lettre et du signe (il y a quelque chose du lettrisme dans les merveilleuses calligraphies de Brion Gysin), la pratique du réemploi appliquée au texte et à l’image, et le dépassement de la frontière entre expérience vécue et expérience construite: cut-up et Dreamachine pour Brion Gysin ; cinéma augmenté, found footage et autocitation permanente pour Maurice Lemaître. À l’heure où l’IA générative affole les esprits, il est salutaire de revisiter cette histoire, qui croise art, ingénierie, bricolage, expérimentation et liberté, tout en méditant sur le hasard objectif et l’ironie prédictive de l’incipit des « First cut-ups » de Brion Gysin, publiés en 1960, un an avant les Cent mille milliards de poèmes de Raymond Queneau : « Il est impossible d’estimer les dégâts*3. »
*1 « Underwood 2246449-5 (Les diables de Brion) », 10 avril-30 mai 2026, New Galerie, Paris.
*2 « Maurice Lemaître. Exposition du centenaire. 100 œuvres pour 100 ans », 24 avril-2 mai 2026, galerie 24B, Paris.
*3 Dans la version originale : « It is impossible to estimate the damage. » Brion Gysin, « First cut-ups », dans Sinclair Beiles, William Burroughs, Gregory Corso et Brion Gysin, Minutes to Go, Paris, Two Cities Editions, 1960.
-
« Brion Gysin. Le dernier musée », 10 avril-12 juillet 2026, musée d’Art moderne, 11, avenue du Président-Wilson, 75016 Paris.



